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Évangile et liberté
Science et Foi
En 1633, Galilée, premier scientifique moderne, est
condamné par l’Église pour avoir affirmé
que l’homme n’est pas au centre du Monde, mais sur une
planète banale.
À la fin du XVIIIe siècle, Laplace pense pouvoir
tout expliquer par la science. À Napoléon qui lui
demande pourquoi il ne mentionne pas Dieu dans son œuvre,
il répond cette phrase célèbre: « Sire,
je n’ai pas eu besoin de cette hypothèse. »
En 1860, l’Église s’oppose à Darwin
qui nie l’intervention d’un dessein divin dans l’évolution.
Au début du XXe siècle, la plupart des physiciens
sont persuadés que la science a tout expliqué, à
l’exception de quelques phénomènes encore mystérieux
: la « catastrophe ultraviolette » introduira (grâce
à Max Planck) la mécanique quantique en 1900, et
l’expérience de Michelson et Morley conduira Einstein
à la théorie de la relativité en 1905.
Ces éléments d’histoire montrent comment
la science a été accusée par l’Église
de déformer le message de la Bible ; ils montrent aussi
l’arrogance de la science au XIXe siècle, due en partie
à ses succès.
Mais depuis 1900, la science découvre ses limites.
Des failles sont apparues dans le bel édifice rationaliste,
qui brisent le carcan matérialiste. Les nouveaux chapitres
de la science dérangent parce que la raison a du mal à
suivre. Les notions d’espace et de temps sont remises en
cause. Le déterminisme qui enchantait Laplace n’est,
au mieux, qu’une approximation statistique. L’observation
et l’observateur prennent une place prépondérante,
et le bon sens est mis à rude épreuve par les affirmations
de la physique quantique et de la relativité.
Les rapports entre science et religions devraient s’en
trouver apaisés. Pourtant certains mouvements comme le
créationnisme utilisent la Bible pour nier l’évolution
; d’autres comme le « dessein intelligent » (version
« douce » du précédent) tentent de justifier
la foi par la science.
Le XXe siècle a aussi vu apparaître la théologie
du Process, à partir de la pensée de Whitehead,
mathématicien et philosophe anglais. Un de ses objectifs
est de tenir compte de la vision scientifique du monde. Cobb et
Griffin veulent élaborer, avec un discours cohérent
et intelligible, une doctrine en accord avec ce que nous savons
de la réalité, en dialogue avec la science et les
autres religions.
La science et la théologie peuvent et doivent cohabiter
sans gêne. Albert Einstein disait : « La science sans
religion est boiteuse, la religion sans science est aveugle. »
Louis Pernot, pasteur à l’Église réformée
de l’Étoile, et de formation scientifique, explique
comment science et religion peuvent vivre ensemble harmonieusement.
Sa vision de Dieu est assez proche de celle des théologiens
du Process.
Marie-Noële et Jean-Luc
Duchêne
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Science et religion, deux sœurs ennemies
Depuis longtemps la théologie
(ou tout au moins la religion) joue avec la science à « je
t’aime, moi non plus ». Dans les temps où la science
était très largement lacunaire, la théologie et la
philosophie avaient le beau rôle, elles pouvaient se permettre de
légiférer dans ce domaine, sans scrupule ni contrainte.
La science progressant, le domaine de la théologie s’est progressivement
réduit, le terrain du discours concernant l’Univers, l’homme
et son apparition étant de plus en plus repris par la science.
Le point culminant de cette évolution s’est trouvé
à la fin du XIXe siècle avec des hommes comme Darwin et
Laplace. Pour Darwin, il n’y avait plus besoin de la Genèse
ni d’idée de création pour envisager l’apparition
de l’homme. Pour Laplace, il n’y avait plus de nécessité
de Dieu, puisque d’après lui tout pouvait s’expliquer
par la science : il prônait un système scientifique absolument
déterministe dans lequel tout ce qui se passe et allait se passer
dans le monde serait déterminé par des lois scientifiques.
Et puis au XXe siècle, changement radical. La science devient
« relativité » dans tous les sens du terme. Les scientifiques
eux-mêmes découvrent les limites de leur propre activité,
on comprend que tout discours scientifique n’est qu’une théorie,
une modélisation ne pouvant prétendre à être
la réalité elle-même. On découvre qu’il
y a bien des choses que nous ne connaissons pas, ou que nous sommes absolument
incapables d’expliquer, voire d’intégrer dans nos discours
scientifiques. On trouve aussi de nombreux « paradoxes » montrant
que la réalité échappe toujours fondamentalement
à tout discours scientifique, si savant qu’il soit.
La théologie a alors pu relever la tête, elle pouvait encore
espérer avoir droit à la parole en s’insinuant dans
les manques de la science. Mais cette attitude n’est pas fondamentalement
meilleure que celle qui a mené la théologie à cette
crise gravissime de la fin du XIXe siècle ; la science progressant
toujours, la théologie risquait de voir son domaine encore et encore
réduit.
Alors la tentation a été, de la part des théologiens,
de séparer les deux règnes, et de tout faire pour n’avoir
plus rien à voir avec ces dangereux scientifiques qui prennent
progressivement le pouvoir dans le domaine de la connaissance et du discours
sur l’Univers et sur l’homme.
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La séparation des domaines scientifiques et théologiques
C’est une voie effectivement possible. On peut en particulier concentrer
le discours religieux sur l’expérience spirituelle, se contenter
de parler de la foi comme expérience personnelle, et les scientifiques
n’ont rien à dire dans ce domaine. Quoi que ces derniers disent,
l’homme a une expérience spirituelle qui est objective et
dont on peut parler. Mais là encore le terrain est miné
parce que la connaissance ne se réduit pas à la physique,
et la psychanalyse a montré que l’on pouvait remettre cela
aussi en cause d’une façon très grave. Freud, en particulier,
a montré comment on pouvait expliquer la foi comme un sentiment
tout à fait identifiable de désir de rester enfant, et de
ne pas assumer la fracture narcissique de la découverte infantile
de sa non-toute-puissance, qui fait passer l’individu normal dans
l’âge adulte.
Il est curieux d’ailleurs que tant de penseurs chrétiens
n’aient pas géré cette crise. Certains s’enferment
dans une détestation de la psychanalyse (c’est d’une
certaine manière lui concéder qu’elle pourrait bien
avoir raison) et d’autres se contentent de faire comme si elle n’existait
pas.
Ainsi peut-on se concentrer sur l’essentiel qui est le message
spirituel, en économisant de défendre ou même de se
préoccuper d’un terrain qui n’est fondamentalement pas
le nôtre et dans lequel nous n’avons rien à gagner.
Cette capacité de séparation des deux règnes est
confortable ; il semble ainsi que la science ne puisse plus être
dérangée par des questions insidieuses et que la théologie
cesse d’être menacée, mais c’est en s’enfermant
dans une sorte de bunker d’où elle pense enfin ne plus pouvoir
être délogée par les scientifiques. Cette attitude
n’est d’ailleurs pas nouvelle, et elle est résumée
par certains scientifiques eux-mêmes croyants qui disent : «
quand j’entre dans mon oratoire, je quitte mon laboratoire... ».
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La science purificatrice
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La réalité apparaît comme étant de
plus en plus complexe, et plus la science progresse, plus on prend
conscience de tout ce que nous ne savons pas, et même de
ce qu’elle ne saura jamais. C’est le début d’une
grande sagesse, et elle laisse ainsi bien de la place à
d’autres, et aux théologiens en particulier.
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Mais il y a une autre voie éminemment supérieure qui consisterait
à ne pas avoir peur de la science, et au contraire essayer de profiter
de ses avancées pour purifier la foi de tout ce qui peut l’encombrer.
Ainsi, par exemple peut-on prendre au sérieux les mises en garde
de la psychanalyse et éviter dans la foi ce qui peut être
de l’ordre du symptôme d’une enfance mal assumée,
et trouver ce que peut être la foi adulte.
L’idéal est donc d’abandonner l’idée de
guerre avec la science pour collaborer avec elle sans en avoir peur. La
science peut avoir un effet de purification de la théologie, en
la débarrassant de toute pensée non adaptée au monde
ou à la réalité psychologique de l’homme. Ainsi,
s’il est inconcevable scientifiquement qu’il puisse y avoir
un Dieu agissant à l’encontre des lois de la nature, alors
prenons-en acte et enlevons ce bazar inutile et encombrant de nos croyances.
Une bonne théologie doit être adaptée au monde, être
pertinente et efficace. Pertinente par rapport à notre réalité
biologique et psychologique, et efficace par rapport au fonctionnement
du monde. Croire que par la prière on pourrait changer la météo
peut être une tentation dans laquelle la religion est souvent tombée
; aujourd’hui nous savons que ce n’est pas possible alors renonçons-y.
Certes, bien des gens y ont déjà renoncé, mais il
faut aller plus loin, dans les domaines de la fécondité,
de la santé physique et autres.
Il est bon que la science remette le religieux à sa place, nous
dissuadant d’attendre de la part de Dieu des interventions matérielles
dans le monde, et nous permettant de recentrer la prière, la pratique
religieuse dans ce qui est du domaine spirituel.
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La science admet ses limites...
Mais la science n’a pas qu’un rôle de bridage de la
théologie, ou de la pratique religieuse, elle nous ouvre aussi
des horizons extraordinaires. Par exemple, elle nous a permis de dépasser
la tyrannie du sens commun. Ceux qui disent qu’ils ne croient que
ce qu’ils voient sont aujourd’hui des imbéciles ou des
ignorants. Le monde est infiniment plus compliqué que ce que nous
imaginons.
C’est une grande chance, parce que la science, aujourd’hui,
loin de ne faire que réduire les possibles, les agrandit. La science
cesse d’être cette espèce de censeur, froid et sûr
de lui, qui seul aurait le droit de dire ce qui est possible et ce qui
n’est pas possible, et détenant en lui-même le critère
de toute vérité. La science, par exemple, a totalement fait
exploser l’idée de l’évidence du sens commun.
La réalité apparaît comme étant de plus en
plus complexe, et plus la science progresse, plus on prend conscience
de tout ce que nous ne savons pas, et même de ce qu’elle ne
saura jamais. C’est le début d’une grande sagesse, et
elle laisse ainsi bien de la place à d’autres, et aux théologiens
en particulier.
Ainsi, la mécanique quantique en particulier est-elle absolument
incroyable : elle nous montre que la réalité matérielle
se comporte dans le domaine microscopique d’une façon qui
n’a rien à voir avec ce que nous pouvions imaginer. On voit
ainsi des particules exister à plusieurs endroits différents
en même temps, d’autres communiquer entre elles alors qu’aucun
signal physique ne les relie, d’autres qui peuvent traverser les
murs les plus épais. On voit aussi des objets qui n’ont pas
de masse, d’autres sur lesquels le temps n’a pratiquement pas
de prise, bref, on est dans un monde inimaginable. Le mérite de
tout cela est, en particulier, de montrer que le « sens commun »,
c’est-à-dire l’idée de bon sens que l’homme
de la rue peut se faire de la réalité est fausse quant à
la nature même des choses, au moins dans le domaine microscopique.
Il n’y a ainsi plus d’évidence, on ne peut plus dire
qu’une chose est évidemment possible ou impossible. Cela va
même si loin qu’il est étonnant de remarquer qu’il
y a un nombre considérable de grands physiciens qui s’adonnent
à la parapsychologie, ou qui croient à des choses que le
bon sens récuse évidemment. Aujourd’hui la science
est infiniment plus tolérante à l’égard d’idées
et même de phénomènes non « physiques »
qu’elle ne l’a jamais été, c’est une ouverture
extraordinaire.
Le versant positif de cette situation, c’est que les scientifiques
eux-mêmes sont demandeurs de réflexion sur justement ce qui
leur échappe, sur le sens, et sur ce « méta-physique
», dont le plus grand nombre devine l’importance. Aujourd’hui,
il y a des scientifiques athées, bien sûr, mais dans le fond,
ce n’est pas la majorité et c’est rarement leur science
qui les rend athées. Un peu de science éloigne de Dieu,
beaucoup en rapproche.
Mais ce n’est pas une raison pour dire n’importe quoi ; bien
sûr on peut toujours tout dire et tout justifier si on le veut,
mais si l’on reste dans le raisonnable, la science contemporaine
a quand même un certain message sur le monde physique dont nous
devons tenir compte.
Le problème, c’est que la physique, en particulier, est
devenue tellement compliquée et difficile à comprendre par
le commun des mortels, que la plupart des théologiens et des philosophes
n’osent pas en parler, ou mener une réflexion à partir
d’elle. Ou alors s’ils osent, ils se ridiculisent souvent en
interprétant de travers telle ou telle théorie. Alors devant
ce champ vide, ce sont le plus souvent les scientifiques eux-mêmes
qui viennent s’improviser philosophes ou théologiens. Le résultat
n’est pas forcément plus heureux. La philosophie est un métier
et on ne s’improvise pas nécessairement théologien
sous prétexte que l’on est docteur en science. Ainsi, trop
des livres qui ont paru de la part de ces scientifiques autoproclamés
philosophes partent de considérations extrêmement intéressantes,
mais font des développements fort décevants, ou aboutissent
à des conclusions enfantines.
Il y a donc nécessité d’un dialogue entre la science
et la théologie, mais il est vrai que les conflits sont toujours
latents, et qu’il faut d’abord essayer de comprendre d’où
ils peuvent venir.
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Les causes du conflit
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Orion Nebula and Trapezium Cluster. Photo ESO ©
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Le problème avec le discours scientifique sur l’Univers,
c’est qu’il a utilisé les mêmes mots que la théologie
mais dans des sens différents. Ainsi la science, comme la théologie,
parle de l’homme, du monde, de la Terre, du Ciel... mais ce n’est
pas pour parler de la même chose.
Par exemple, si l’on parle de la place de l’homme dans le
monde, les deux ont des choses à dire. La science va parler de
la situation concrète, elle va se demander si la Terre est au centre
de l’Univers, si c’est elle qui tourne autour du Soleil, ou
si c’est le contraire. La religion, elle, va se poser la question
de l’importance de l’homme dans l’Univers sans que ce soit
une question de topologie. Mais le problème de la théologie,
c’est qu’elle est presque obligée à un moment
donné d’utiliser un langage imagé. Ainsi, une certaine
théologie peut vouloir prétendre que l’homme est un
événement fondamental et central dans le plan créateur
de Dieu, dans l’Univers même. Pour dire cela, elle pourra dire,
même si c’est symbolique que l’homme est au centre de
l’Univers, et donc que la Terre qu’il habite est au centre du
système solaire. Cela était possible tant que le champ était
libre. Mais quand la science a commencé à s’intéresser
à ce genre de choses, les conflits sont apparus.
Ce genre de question devrait être facilement résolu par
une bonne théorie du symbole, en comprenant qu’on peut affirmer
que l’homme est au centre de l’Univers même si cela n’est
pas vrai scientifiquement. Mais certains théologiens ont malheureusement
encore une théorie trop réaliste du symbole, et voudraient
que toute affirmation théologique soit aussi vraie au sens littéral
(le même problème existe pour la lecture des textes bibliques).
En fait, l’homme peut très bien être au centre de l’Univers
du point de vue théologique sans qu’il en soit ainsi du point
de vue géographique ou cosmologique.
De même, dire que l’homme descend du singe est une proposition
scientifique défendable, mais d’un point de vue théologique,
c’est une absurdité. L’homme ne descend pas du singe,
mais de Dieu, parce que ce qui intéresse le théologien,
précisément, ce n’est pas la dimension animale de l’homme,
mais son expérience en tant qu’être humain libre, capable
de choisir, de penser, de se sentir responsable, et de sentir le sentiment
de culpabilité qui lui n’a rien à voir avec le singe.
Les deux discours ne parlent pas de la même chose, même s’ils
utilisent le même registre de mots. Le discours scientifique parle
de la description concrète du monde, de l’homme et la théologie
parle du domaine du sens, de l’expérience humaine. Et comme
ce sont parfois les mêmes mots qui sont utilisés, on demande
au penseur moderne d’être, en quelque sorte, bilingue et de
pouvoir, à la fois, dire que l’homme descend du singe et pourtant
qu’il est bien un fils d’Adam et Ève dans l’expérience
qu’il fait de son humanité (ou que l’Univers est apparu
par le Big Bang, et pourtant qu’il a bien été créé
par Dieu)... mais sans faire de rapprochement entre les deux discours.
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Rencontre de la science et de la théologie
Pourtant, on ne peut soutenir jusqu’au bout cette séparation
des deux domaines. Ou alors il faudrait avoir une conception très
cloisonnée du monde. Qu’on le veuille ou non, la science et
la théologie finissent par se rejoindre à certains endroits.
C’est vrai déjà en l’homme qui est le sujet principal
(après Dieu) non seulement de la théologie, mais aussi de
la psychologie, et à un moment donné, il faudra bien faire
l’articulation entre les deux discours. Et même si le théologien
se contente de parler de Dieu, à moins d’avoir une conception
très philosophique de Dieu, comme sorte d’idéal purement
abstrait et inactif, Dieu est considéré comme interagissant
dans le monde : la question est donc de savoir comment, et de proposer
une théorie qui soit compatible avec la science. Et si l’on
parle de prière, comment cela peut-il se concevoir ? Est-ce un
transfert d’information, alors ça concerne la science, et
de qui vers qui ? Comment cette information est-elle véhiculée
? Il faut bien répondre à ces questions, sinon la prière
sera reléguée dans le domaine des méthodes Coué
! (ou dans le meilleur des cas comme une sorte de méditation personnelle)
On pourrait donc garder la religion absolument à l’écart
de la science, mais alors il faudrait faire de très graves sacrifices.
En particulier, abandonner toute idée de « prière
», abandonner l’idée d’un Dieu interagissant dans
le monde, pour ne garder qu’un Dieu idéal, philosophique et
moral. C’est la tentation de certains théologiens libéraux
qui vont vers l’athéisme, en se contentant de voir dans la
religion une réflexion sur les idéaux et le sens que l’on
peut trouver à sa vie, et la pratique religieuse comme une sorte
d’hygiène psychologique intéressante, mais elles-mêmes
inaptes à mettre vraiment en relation avec le transcendant.
Pour permettre à la théologie de survivre au côté
de la science, il faut savoir de quoi elle parle. Laplace disait : «
Dieu, je n’ai pas besoin de cette hypothèse... » Il
avait raison, Dieu n’est pas une hypothèse scientifique, il
est par définition le méta-physique, ce qui est au-delà
du physique.
Là est précisément la question, le monde réel
se réduit-il à ce qu’en dit la science, ou à
ce qu’elle pourrait en dire ? Certainement pas, on le sait, il n’y
a pas que du physique dans ce monde, mais aussi des choses qui sont d’un
autre ordre. C’est sans doute la pétition de principe fondamentale
du théisme : il y a du « méta-physique », c’est-à-dire
des dimensions qui échappent fondamentalement et échapperont
toujours à la science. Pour justifier cela, il est tentant d’évoquer
des choses qui sont de l’ordre de l’expérience humaine
et qui ne sont pas physiques : l’amour, le don de soi, la gratuité,
voire la haine. Mais il ne faut pas se réjouir trop vite, parce
que la science ne se réduit pas à la physique, il y a aussi
la psychologie, la biochimie du cerveau et l’on pourrait très
bien « expliquer » l’amour par des mécanismes
et des réactions psychologiques identifiables. Cela n’explique
pourtant pas tout et le concept même d’amour, par exemple,
est quelque chose d’important dont il n’appartient pas à
la seule psychologie de parler.
Peut-être que l’élément le plus essentiel,
et qui fonde la théologie, c’est celui de liberté.
La question est bien là : tout est-il déterminé par
des lois et des mécanismes, où y a-t-il une liberté,
dans l’homme, dans le monde, dans l’Univers ? C’est la
liberté qui est la faille fondamentale de la toute-puissance de
tout discours scientifique. Les hommes de science eux-mêmes ont
toujours senti le danger qu’il y avait à envisager l’existence
de la liberté dans leur système s’ils voulaient exclure
tout autre discours que le leur. Pour Laplace, il n’y avait aucune
liberté dans la nature, tout étant déterminé
par des lois, et même Einstein était déterministe,
refusant que « Dieu joue au dés »... La psychanalyse,
aussi, d’une certaine manière, comporte ce risque : poussée
à bout par certains extrémistes, elle peut vouloir «
expliquer » le comportement de chaque humain par des mécanismes
et par son histoire.
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Proposition de théologie à partir de la liberté...
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Le point qui me semble capital, en effet, c’est celui de
l’existence de liberté (c’est-à-dire d’une
certaine indétermination) dans l’Univers. C’est
là, et seulement là que peut se glisser la question
de la responsabilité pour ce qui est de l’homme, de
la création et d’une éventuelle action non
physique.
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Le point qui me semble capital, en effet, c’est celui de l’existence
de liberté (c’est-à-dire d’une certaine indétermination)
dans l’Univers. C’est là, et seulement là, que
peut se glisser la question de la responsabilité pour ce qui est
de l’homme, de la création et d’une éventuelle
action non physique.
Il semble admis qu’il y ait dans le monde physique une indétermination
profonde, assumée et modélisée par les théories
scientifiques mêmes, ce qui rend caduque toute conception «
déterministe ». L’expression la plus connue en est dans
le « principe d’indétermination » de Heisenberg
modélisant une « indétermination » fondamentale
dans la réalité même (et pas seulement une «
incertitude » qui pourrait provenir de notre manque de connaissance).
Par conséquent, même si l’on connaissait toutes les
lois physiques possibles du monde, on ne pourrait prédire l’avenir
par de simples équations, il y a toujours une indétermination
qui demeure et que le temps résout d’une manière ou
d’une autre, sans que rien de physique ne détermine cette
résolution.
C’est absolument passionnant parce qu’alors le cours du monde
lui-même qui se fait dans le cadre strict des lois physiques est
sans cesse devant une multitude de possibilités, il peut évoluer
d’une manière ou d’une autre, sans que rien ne permette
de prédire ce qui va se passer, les solutions étant toutes
« physiquement » possibles.
C’est cette même indétermination que l’on retrouve
à un degré infiniment plus élevé chez l’homme.
L’homme n’est qu’en partie déterminé par
ses gènes et son histoire, il y a chez lui une part indéniable
de liberté ; il peut choisir de faire une chose ou une autre et
cela peut avoir des conséquences assez consi-dé-rables,
même du point de vue cosmique. Or l’homme n’est pas étranger
à l’Univers, il en est une parcelle, et si l’homme a
une liberté, d’où lui viendrait-elle si elle n’existe
nulle part ailleurs dans le monde ?
haut
Il semble donc bien que la liberté, ou tout au moins l’indétermination,
est quelque chose de général et d’universel, à
des degrés divers. Certes, une pierre a peu de liberté de
devenir autre chose que ce qu’elle est, pourtant sur des milliards
d’années, nul ne peut dire exactement ce qu’elle deviendra.
Donc il y a de la liberté dans le cosmos, et l’homme ne fait
que concentrer cette liberté car il en a beaucoup plus que d’autres,
et surtout il a une conscience lui permettant d’opérer des
choix.
Et si l’on parle de la place de Dieu dans l’Univers, ce n’est,
je crois, que là que l’on peut la voir. Certes, les commencements
de l’Univers ont fait rêver bien des théologiens qui
ont voulu s’emparer du « Big Bang » comme une sorte de
preuve de la création ex nihilo par Dieu, mais c’est une démarche
pour le moins stérile. D’abord elle est dangereuse, parce
que la théorie du Big Bang est parfois controversée, tout
comme la thèse d’un commencement absolu de l’Univers.
Et puis, même si notre Univers a eu un commencement, vouloir s’en
emparer pour y mettre Dieu, c’est, dans le meilleur des cas, tomber
dans le Déisme : Dieu alors aurait eu sa place au commencement,
mais que ferait-il maintenant, et comment ? Cela ne dispense pas de se
poser la question essentielle de savoir comment Dieu aujourd’hui
agit sur la Terre.
Or si Dieu agit sur la Terre et dans l’Univers, si Dieu est créateur
et agissant dans le monde, il faut pouvoir dire comment. Il me semble
que le seul moyen de concevoir l’action de Dieu dans le monde soit
précisément dans ces degrés de liberté de
la nature. Le monde physique est sans cesse soumis à des indéterminations
microscopiques dont chacune ne semble pas essentielle, mais dont l’accumulation
sur des millions et des millions d’années peut avoir un effet
considérable.
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Nebula in magellanic cloud. Photo ESO ©
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Il est en effet curieux de voir que l’Univers, qui est soumis à
des lois physiques qui vont dans le sens global de la dégradation,
connaisse, au moins localement, une organisation croissante, et des complexifications.
Aujourd’hui, des physiciens disent que l’Univers est soumis
à des lois physiques, mais qu’il y a aussi nécessairement
en lui une « tendance à la complexification » qui est
d’un autre ordre. Et bien, le chrétien peut voir dans cette
« tendance à la complexification » une image de Dieu
lui-même. Comme si l’Univers évoluait, tenu presque
totalement, mais pas complètement, par des lois physiques, et qu’il
était soumis à une sorte de puissance évolutive,
un souffle qui le pousse sans cesse dans un sens particulier. Dieu serait
ainsi comme pipant sans cesse les dés du hasard auquel est soumis
le monde. Si les indéterminations se résolvaient simplement
par hasard, rien n’en sortirait. Mais justement, il y a sans cesse
un décalage infime qui finit par s’accumuler parce qu’il
va majoritairement dans le même sens, et finalement permet de créer
des réalités nouvelles.
Il semble qu’une conception scientifique de l’Univers ne permette
pas de concevoir un Dieu agissant très matériellement et
rapidement dans l’Univers, un Dieu pouvant faire des miracles comme
des interventions concrètes, et encore moins en allant à
l’encontre des lois de la nature. Il faut donc renoncer à
l’idée un peu moyenâgeuse d’un Dieu tout-puissant,
personnel, et agissant comme un surhomme avisé dans le monde. Cependant,
l’image de Dieu comme un souffle créateur poussant l’Univers
depuis des millions d’années dans une certaine direction nous
donne un Dieu véritablement créateur, et agissant dans le
monde. Dieu est infiniment puissant, mais sa puissance ne s’exprime
que très lentement, parce que les marges laissées par les
lois physiques ne sont que très faibles.
Quant à l’homme, on peut penser qu’il est soumis, lui
aussi, à cette puissance créatrice, comme toute partie de
l’Univers, mais qu’il a en plus, de par sa sensibilité
et son intelligence, la capacité à la saisir, la ressentir,
et se laisser transformer par elle infiniment plus que quoi que ce soit
dans l’Univers. Ainsi l’homme a non seulement plus d’indétermination
et de liberté que tout objet de l’Univers, mais il peut aussi
profiter plus que tout de la puissance créatrice de Dieu. Il est
comme un amplificateur local d’une puissance cosmique universelle.
Cela se fait par la prière, qui est sans doute la manière
humaine d’essayer de s’exposer et de se laisser transformer
par cette puissance cosmique qui a créé le monde, et aussi
par son intelligence qui lui permet d’essayer de la comprendre. C’est
ainsi que l’on peut faire le lien entre ce Dieu cosmique et le Dieu
de la foi, lien qui manque à tant de théologies qui ont
tendance à parler soit d’un Dieu cosmique comme principe un
peu philosophique mais avec lequel nous n’avons aucune relation,
soit comme un Dieu de notre sentiment, mais dont nous ne savons pas comment
ce Dieu là pourrait avoir une quelconque place dans notre vision
de l’Univers.
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