Aujourd’hui, les lecteurs qui
découvrent la Bible sont souvent décontenancés
par l’abondance des miracles qui s’y trouve. Qu’en faire
?
On peut en faire le centre de son acte de foi, se forcer à
croire à l’incroyable, la grandeur du fait de croire en
Dieu serait alors justement cet acte d’humilité par lequel
j’accepte de croire ce que me dit l’Écriture, par-delà
mon propre sentiment. Au contraire, on peut ne pas en tenir compte,
en les considérant comme des amplifications, voire comme des
fabulations de contes orientaux.
Il est vrai que les évangiles en particulier, attribuant un
grand nombre de miracles au Christ, il est difficile de faire comme
s’ils n’étaient pas dans les textes fondateurs de notre
foi. Il faut donc bien s’interroger sur leur signification.
Une lecture littérale
La première attitude possible consiste à ne pas remettre
en cause leur historicité. Les miracles deviennent alors des
démonstrations de la puissance de Dieu ou de Jésus-Christ
: si Jésus est capable de faire de tels actes extraordinaires,
c’est qu’il a vraiment une puissance surhumaine, et il est
bon, donc, de croire en lui. Souvent, une telle théologie s’accompagne
de l’idée que si Dieu a fait des miracles par le Christ,
il peut bien continuer à en faire, on peut alors attendre de
tels miracles pour aujourd’hui, que ce soient des guérisons,
ou une foi dans une véritable providence matérielle. Cette
attitude a au moins l’avantage d’une certaine cohérence.
Si l’on croit que Dieu a fait des miracles du temps de l’Évangile,
pourquoi n’en ferait-t-il plus aujourd’hui ? Si l’espérance
de l’Évangile est comprise comme le fait que le Christ guérisse
physiquement, pourquoi ne serait-ce plus ce que l’on attendrait
de lui aujourd’hui dans nos Églises ?
Chercher une autre lecture
Si l’on n’attend pas aujourd’hui des miracles matériels
de la part du Christ dans nos vies, alors il faut lire les récits
de l’Évangile autrement, sinon ils n’ont plus rien
à nous dire.
Par ailleurs, le problème d’une lecture matérielle
des miracles, est multiple. Tout d’abord il est discutable de penser
que ces miracles puissent être des démonstrations de puissance
de la part du Christ. Souvent dans l’Évangile, des gens
lui demandent des miracles pour croire en lui, et à chaque fois
il refuse, comme en Mc 8,11-12 : « Les pharisiens […] lui
demandèrent un signe venant du ciel. Jésus, soupirant
profondément en son esprit, dit : Pourquoi cette génération
demande-t-elle un signe ? Je vous le dis en vérité, il
ne sera point donné de signe à cette génération.
» De même, quand il est sur la croix, certains disent :
« Qu’il descende de la croix et nous croirons en lui »
(Mt 27,42), mais Jésus ne le fait évidemment pas. Et de
même encore, souvent, quand il opère une guérison,
il interdit à celui qui en a bénéficié d’en
faire de la publicité, ne voulant pas que l’on croie en
lui à cause de cela. Il ne semble pas que le Christ ait voulu
se servir des miracles pour qu’on croie en lui.
Par ailleurs, et dans un domaine plus subjectif, une lecture littérale
des miracles suppose une capacité à croire à ce
qui est contraire à la raison ou à la science, qui n’est
pas le fait de tout le monde, et rien ne permet de dire qu’il faille
imposer une telle contrainte à celui qui veut être chrétien.
De plus, une telle lecture ne peut se faire que dans le cadre d’une
théologie prônant la possibilité de l’intervention
toute-puissante de Dieu dans le monde matériel. Or, cette option
théologique est fort discutable et n’est en tout cas pas,
une condition indispensable pour être chrétien (sauf du
point de vue de certaines sectes). Le fait est que nombreux théologiens
chrétiens sont loin de souscrire à une telle croyance.
Si donc certains croient grâce aux miracles, tant mieux pour eux,
mais qu’ils laissent les autres croire malgré les miracles.
Le sens de l’événement
Mais une lecture rationaliste visant à écarter tout
ce qui est miraculeux dans la Bible pour ne garder que ce qui est de
l’ordre de l’enseignement, comme le faisaient certains libéraux
de la fin du siècle dernier, serait tout aussi réductrice
et stérile. Ce qu’il faut, quelle que soit sa croyance en
la réalité de l’acte miraculeux, c’est chercher
quel est le sens de l’événement, pourquoi nous raconte-t-on
ce miracle en particulier, et en quoi nous enseigne-t-il quelque chose
sur Dieu, sur le Christ, et sur nous-mêmes. Dans l’évangile
de Jean, les miracles sont appelés des « signes »
; c’est bien de cela qu’il s’agit, les actes de Jésus
sont des signes qui renvoient à autre chose, ils sont à
interpréter comme des signes, comme les symboles d’une réalité
spirituelle. Quant on est face à un signe, ce à quoi il
faut s’attacher ce n’est pas à sa matérialité,
mais à la réalité à laquelle il renvoie.
En hébreu, le même mot (DaBaR) peut désigner à
la fois un événement et une parole, et ainsi pour la Bible,
chaque parole est un événement et chaque événement
doit être interprété comme une parole. Le Christ
est quelqu’un qui parlait autant par ses mots (qui sont à
traduire et à comprendre) que par ses gestes (qui sont aussi
à traduire et à comprendre).
Les actes de Jésus sont des signes qui
renvoient à autre chose, ils sont à interpréter
comme des signes, comme les symboles d’une réalité
spirituelle. Quant on est face à un signe, ce à
quoi il faut s’attacher ce n’est pas à sa matérialité,
mais à la réalité à laquelle il renvoie. |
Il faut en effet replacer les textes bibliques dans leur contexte,
tant au point de vue de l’histoire que de la culture dans lesquelles
ils ont été écrits. On n’avait certainement
pas le même rapport au miracle du temps du Christ en Palestine,
qu’au XXIe siècle en Europe. Le miracle était alors
plus courant qu’aujourd’hui. Les récits, même
hors de la Bible, de cette époque en sont pleins, sans qu’on
se sente obligés de considérer pour Messie tous ceux auxquels
ils sont attribués. On raconte en particulier les audiences que
donnaient les empereurs romains, au cours desquelles on apportait des
malades et des paralytiques, l’empereur leur imposait les mains
et ils repartaient guéris. Dans le Nouveau Testament lui-même,
il est question de plusieurs personnages qui se promenaient dans la
Palestine en faisant des miracles et des guérisons. Le Christ
était loin d’être le seul à en faire (cf. Mc
9,39, Mc 16,17 et Simon le Magicien : Ac 8,9). La question est donc
celle-ci : si le Christ n’était pas le seul à faire
des miracles, pourquoi nous raconte-t-on particulièrement les
siens ? La réponse évidente est que les miracles du Christ
n’étaient pas de simples actes matériels, mais qu’ils
avaient un sens autre. Plus que la réalité historique
du miracle, ce qui importe donc c’est sa signification. C’est
cela qu’il faut rechercher dans tous les cas.
Jésus était un guérisseur
Ce que l’on peut d’abord remarquer, c’est que dans
l’Évangile, la très grande majorité des miracles
sont des guérisons. C’est donc avant tout de celles-là
qu’il faut rendre compte.
La première remarque évidente que cela inspire, c’est
que le Christ a été vu de son temps comme quelqu’un
qui accomplissait des guérisons. Cela en soi n’est pas très
extraordinaire. Encore aujourd’hui, on trouve dans beaucoup de
pays des guérisseurs ou des « médecins à
mains nues » qui font véritablement du bien autour d’eux
; il y a là une médecine peu académique, mais dans
laquelle croient les habitants locaux. Ces guérisseurs ont des
résultats, sans que l’on sache très bien comment
ils font, surtout, il faut bien le dire, dans les domaines qui ont une
forte composante psychosomatique : maladies de peaux (appelées
du temps de Jésus indistinctement : lèpre), hystéries,
douleurs, problèmes de règles etc. En France même,
il suffit d’aller dans les campagnes pour y rencontrer des «
rebouteux » qui font de telles guérisons, sans pour autant
qu’on doive les considérer comme des « fils de Dieu
». Le Christ était donc un guérisseur, et il n’y
a pas de nécessité d’invoquer là une puissance
divine extraordinaire.
Mais cela n’est pas sans importance pour autant. Cela montre
que le Christ n’était pas seulement prédicateur,
mais qu’il jouait aussi ce rôle de guérisseur auprès
des gens qu’il rencontrait. S’il avait vécu en France
aujourd’hui, il ne se serait pas contenté d’être
pasteur, il aurait été aussi médecin.
Cela en soi est déjà un message théologique :
il aurait pu se contenter de prêcher un Évangile du détachement
et de la consolation spirituelle, disant que peu importe que l’on
soit malade ou non, du moment qu’on a la présence et la
consolation de Dieu. Au contraire, l’attention qu’il a portée
à la vie concrète de ses contemporains, l’énergie
qu’il a dépensée pour les soulager matériellement
de leurs maux, montre qu’il ne méprisait pas la dimension
matérielle de notre existence, qu’il ne considérait
pas que le corps n’est rien, que notre vie physique n’a aucune
importance. Il s’en préoccupait, sans la négliger.
Le chrétien n’a donc pas à se retirer ou à
se détacher totalement du monde, il peut et doit donner une certaine
importance au monde matériel, même si ce n’est pas
le plus important (le spirituel est plus important).
Chercher une actualisation des récits
Mais si le Christ a ainsi guéri autour de lui pendant les trois
ans de son ministère, on peut imaginer qu’il a fait un bien
plus grand nombre de guérisons que les quelques dizaines qui
nous sont rapportées, ce qui n’en ferait pas plus d’une
par mois ! Il faut donc penser que celles qui nous sont rapportées
ont une importance particulière pour notre édification,
ou que le Christ a profité de celles-ci pour faire réfléchir
ses disciples, comme sur des paraboles avec une formule comme celle
que l’on retrouve souvent dans l’Évangile : «
Comprenez-vous ce que j’ai fait... » (Mc 8,21, Jn 13,12)
Il y aurait donc quelque chose à comprendre...
Or, on peut penser que le simple rapport de guérison physique
d’un quidam d’il y a 2000 ans n’a que peu d’intérêt
pour nous aujourd’hui ; le sens est donc à trouver ailleurs.
Un bon procédé de lecture consiste à chercher dans
chaque texte biblique comment il peut parler de nous aujourd’hui
et maintenant.
Il n’est donc pas nécessaire pour moi d’attendre
d’être aveugle pour lire (alors en Braille !) un récit
de guérison d’un aveugle, ou d’avoir la lèpre
pour lire une guérison de lépreux, en me disant que pour
l’instant, un tel récit ne me concerne pas vraiment. Je
peux déjà me demander en quoi je peux me considérer
aujourd’hui, comme aveugle, lépreux ou paralytique...
Retrouver la vue
La réponse est simple : je suis aveugle en ce que je ne vois
pas clairement qui je suis, qui est Dieu, ce que je peux faire, où
me mène ma vie. Le miracle que je peux attendre du Christ, c’est
qu’il m’aide à y voir plus clair, qu’il me permette
de comprendre, de voir l’invisible le spirituel... C’est encore
dans ce sens qu’il est la lumière du monde (Jn 8,12). Cela
ne veut pas dire qu’il faille invoquer le Christ en cas de panne
de courant ! Mais qu’il est celui qui peut éclairer notre
cœur, notre intelligence, de façon à ce que nous
ne marchions pas dans la ténèbre, sans savoir où
nous allons, en tombant dans tous les pièges de l’existence.
Ce que le Christ peut nous donner, c’est que nous sachions exercer
notre clairvoyance et notre responsabilité, en regardant dans
cette visée lointaine d’un but, d’un idéal qui
est la foi, de façon à ce que notre vie suive un chemin
qui mène quelque part. Le Psaume 119 (v. 105) dit de même
que la Parole de Dieu (pour nous donnée par le Christ) est une
lumière sur notre route. Dieu n’attend pas de nous une obéissance
aveugle, mais une avancée libre et éclairée. Tous
les récits de guérison d’aveugle dans l’Évangile
montrent ainsi de quelle manière le contact avec le Christ peut
nous aider à retrouver cette vue vitale qui nous manque tant.

Giotto, Les Noces de Cana. Basilica
San Francesco (basilica inferiore), Assisie |
Ce passage au symbolique est même explicite par endroits, comme
en particulier dans le récit de la guérison de l’aveugle
de naissance dans l’évangile de Jean (ch. 9) où les
pharisiens comprennent à la fin qu’il est question de bien
plus que d’un acte médical et demandent (v. 40) : «
Nous aussi, sommes-nous aveugles ? » et Jésus leur répond
: « Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché.
Mais maintenant vous dites : Nous voyons. C’est pour cela que votre
péché subsiste. » On ne peut être plus clair
sur le sens dans lequel il faut lire tout le texte.
Quant aux autres types de guérisons, il n’est jamais bien
difficile de trouver ce qui est en question : pour le sourd-muet, c’est
la capacité de communiquer, avec les autres ou avec Dieu. Pour
l’homme à la main sèche, c’est la capacité
à agir qui est en question, quant à la lèpre, elle
était considérée comme signe d’impureté,
c’est-à-dire du péché. Le lépreux est
donc celui qui se sent impur, rejeté, exclu et méprisé
par les autres.
Assumer ses infirmités
Le paralytique, lui, est celui qui n’avance plus dans sa vie
qui reste immobile. Beaucoup de choses peuvent être à l’origine
d’un tel blocage, dont une infirmité physique en particulier
bien sûr. Ce que dit le Christ au paralytique de Matthieu 9 c’est
: « Lève toi, prends ton lit et marche. » Il le guérit,
tant mieux, mais un détail est étrange : pourquoi lui
demande-t-il de transporter son lit avec lui ? Voilà qui doit
être fort encombrant. Peut-être le texte veut-il nous dire
que le malade est remis en marche, mais qu’il doit continuer à
porter, à supporter son infirmité physique représentée
par le lit. C’est dans le même sens que l’on pourrait
dire aujourd’hui à un paralysé dans sa chaise roulante
: « allez, prends ta chaise roulante et avance, charge toi de
ton infirmité et en route. Assume la paralysie de tes jambes
et en marche ! ». Avant, c’est le lit qui porte le malade,
après, c’est le malade qui porte le lit, le malade passe
d’objet qu’il était de sa maladie à sujet de
sa propre vie. N’y a-t-il pas là vraiment une guérison
? Et c’est une bonne nouvelle : quelle que soit notre infirmité,
le Christ peut nous remettre debout et en route !
Une fois que l’on a parlé des miracles de guérisons,
on a parlé de la quasi-totalité des miracles de l’Évangile.
Il en reste néanmoins quelques autres d’une nature différente
et fort intéressants.
La marche sur les eaux
La marche sur les eaux peut avoir de nombreuses explications scientifiques
qui n’ont aucun intérêt pour ce qui est du sens. La
plus simple que l’on peut citer par curiosité est celle
du récit de Jn 6,16 ss : Les disciples ont cru ramer la moitié
de la largeur du lac, mais dans l’obscurité et la tempête
ils se retrouvent près de l’autre côté sans
le savoir. Ils voient alors Jésus debout sur la plage qui les
attend (il a dû faire le tour ou utiliser une autre barque) ;
pensant être au milieu du lac, ils ont peur, ils vont vers lui
pour le prendre, mais dès qu’ils s’approchent, leur
barque s’échoue sur la plage... évidemment puisqu’il
était sur le bord et eux aussi sans le savoir... Peut-être
qu’il y a eu miracle, peut être que les choses se sont passées
plus simplement comme ça, mais ce qui est sûr, c’est
que le Christ a dû en profiter pour les faire réfléchir
sur ce qu’ils avaient vécu. Et quand on sait que la mer,
dans la Bible, représente le mal, la mort, le lieu où
l’on perd pied, où l’on coule, où l’on
étouffe, on comprend qu’il s’agit là de la manière
avec laquelle Dieu peut nous aider dans les épreuves de notre
existence. Jésus ne nous laisse pas seuls, mais il vient lui-même
à notre rencontre. Son aide n’est pas de faire disparaître
l’épreuve, de nous épargner les difficultés,
que nous nous retrouvions miraculeusement sur un terrain sec, mais il
permet que nous ne nous sentions plus menacés par ce qui nous
arrive, que nous puissions continuer notre route, et que nous puissions
même, comme Pierre (dans le récit de Mt 14,22 ss) marcher
sur les eaux. Avec l’aide de Dieu, nous pouvons ne pas nous noyer
dans les difficultés de notre vie, mais nous pouvons continuer
à marcher, à avancer malgré tout, même si
nous nous mouillons un peu les pieds. Voilà la bonne nouvelle
et voilà précisément le type d’aide que nous
pouvons attendre du Christ, ce n’est pas n’importe quoi.

Lluis Borrassa, Saint Pierre marchant
sur les eaux (1411-1413). Église Sant Pere, Terrasa |
Le texte de Matthieu 14 est même plus précis : il nous
montre que ce qui peut nous permettre d’avancer, c’est d’avoir
le Christ pour but, pour visée, c’est-à-dire pour
objet de notre foi. C’est comme cela que Pierre avance au dessus
de toute difficulté. Mais quand il commence à se regarder
lui-même, à ne plus marcher par la foi, mais à prendre
peur dans sa situation et à s’arrêter, il s’enfonce.
Ce n’est qu’en allant vers le Christ que nous pouvons continuer
d’avancer au-dessus de tout sans nous y noyer. Et il y a de plus
dans ce même texte la bonne nouvelle de l’aide de Dieu :
même quand il ne parvient plus à avancer, ni à avoir
totalement confiance, il suffit que Pierre crie : « Seigneur sauve-moi
» (v. 30) pour que le Christ lui tende la main afin de lui mettre
la tête hors de l’eau. Ce qui nous sauve, c’est certes
notre foi et notre volonté d’avancer toujours, mais ce peut
être aussi la simple grâce de Dieu quand nous sommes tellement
faibles que notre foi est insuffisante, que nous ne savons plus avancer.
On retrouve la même idée dans le Psaume 69 dans un sens
évidemment tout aussi spirituel, n’ayant pas besoin d’attendre
d’être dans un navire en perdition pour le dire : «
Sauve-moi mon Dieu, les eaux me montent jusqu’à la gorge...
»
La multiplication des pains
Un autre miracle spectaculaire et bien connu est la multiplication
des pains. Une fois encore, la lecture littérale n’a que
très peu d’intérêt. Pour une fois, l’explication
rationnelle peut presque avoir de l’intérêt : on peut
penser que finalement, chacun avait beaucoup plus dans sa besace qu’il
n’avait voulu le dire quand il a été demandé
qui avait quelque chose à partager avec les autres. Mais l’exemple
du partage de ce que les quelques-uns ont bien voulu offrir a entraîné
les autres, qui ont finalement aussi partagé ce qu’ils avaient,
et ainsi, chacun a eu assez. Ce peut donc être un exemple de partage
matériel, ce qui est très bien, mais l’Évangile
va évidemment plus loin.
On peut voir dans ce récit également une exhortation
à ne pas se décourager devant la pauvreté de l’aide
matérielle ou autre que nous pouvons donner aux autres ; faisons
le quand même, même si cela semble dérisoire, Dieu
peut faire au-delà et agir en sorte que notre petite action ait
de grandes conséquences.
Mais on peut surtout penser que quand il est question de pain dans
la Bible, il y a toute chance pour que l’on parle de pain spirituel...
de ce pain qui nourrit nos âmes pour la vie éternelle.
De même qu’il ne faut évidemment pas lire au pied
de la lettre les propos de Jésus quand il dit (Jean 6) : «
Je suis le pain de vie, celui qui me mange vivra par moi. » Sans
doute est-ce en pensant à ce pain-là qu’il faut essayer
de comprendre l’intérêt de ce joyeux partage fraternel.
Nous devons donner aux foules qui ont faim spirituellement, et partager
avec elles les paroles que nous avons du Christ, et même si cela
nous semble bien peu, cela peut nourrir bien au-delà de ce que
nous pensons.
La signification biblique des nombres
L’analyse des nombres dont il est question dans ces récits
nous confirme dans cette interprétation : dans la première
multiplication (Mc 6,34 ss), il est question de 5 pains et de 2 poissons,
ce qui nous renvoie au Pentateuque (5 premiers livres de la bible),
aux 10 commandement, aux 2 Testaments, aux 2 tables de la loi... 5 et
2 sont toujours dans la Bible les nombres de la Loi et de la parole
de Dieu. C’est donc bien la Parole qui est distribuée. La
foule, elle, doit être mise en ordre par rangées de 50
et de 100 pour recevoir cette Parole, il lui est donc demandé
de se plier à l’obéissance d’une loi, de mettre
de l’ordre dans sa vie. Et qu’en reste-t-il ? 12 paniers,
comme 12 tribus, 12 apôtres, 12 qui est le nombre du peuple fidèle.
Dans la deuxième multiplication (Mc 8,1 ss) : il y a 7 pains.
7, c’est le nombre de la perfection, de l’accomplissement
de la création (en 7 jours), de l’union du céleste
(3) et du terrestre (4). Celui qui représente le mieux tout cela,
c’est le Christ, accomplissement de l’humanité et de
l’union entre l’homme et Dieu. C’est donc le Christ qui
se donne lui-même à manger, comme pain de vie, sans qu’aucune
autre condition ne soit demandée, obéissance ou autre,
puisque là la foule n’est pas assise en rangs. Ceux à
qui cela est donné sont 4000 ; or 4 étant le nombre du
terrestre, ce n’est plus au peuple de la Loi que cela est donné,
mais à tout un peuple de païens, à tous. Et ce qu’il
en reste, c’est 7 paniers, donc une autre réalité
christique ; par grâce, Christ se donne à manger, et nous
devenons à son image.
Il y a eu certainement sous chaque récit
évangélique un événement véritable
; l’Évangile n’a ni « menti », ni
« inventé ». |
Ces deux multiplications ne font donc pas double emploi ; matériellement,
c’est une redite inutile, mais symboliquement, elles sont très
différentes. La première est évidemment une image
de l’ancienne alliance, et la seconde une de la nouvelle alliance.
Interprétation symbolique et spirituelle
La suite du texte est même une preuve que Jésus voulait
une interprétation symbolique et spirituelle de cet événement
: en Mc 8,14 les disciples sont dans une barque, ennuyés d’avoir
oublié le casse-croûte. Jésus à ce moment
leur dit : « Gardez vous du levain des pharisiens », ce
qui a là un sens évidemment symbolique, comparant comme
à son habitude l’enseignement à un levain. Les disciples,
eux, prennent cela au pied de la lettre en pensant que Jésus
leur indique dans quelle boulangerie acheter leur casse-croûte...
Alors le Christ essaye de leur faire comprendre que son langage était
symbolique. Il leur dit : « ne comprenez-vous pas ? Avez-vous
le cœur endurci ? Et n’avez-vous point de mémoire ?
Quand j’ai rompu les cinq pains pour les cinq mille hommes, combien
de paniers pleins de morceaux avez-vous emportés ? Douze, lui
répondirent-ils. Et quand j’ai rompu les sept pains pour
les quatre mille hommes, combien de corbeilles pleines de morceaux avez-vous
emportées ? Sept, répondirent-ils. Et il leur dit : Ne
comprenez-vous pas encore ? » Montrant bien qu’il y a quelque
chose à comprendre dans les multiplications des pains, que les
nombres permettent de comprendre de quoi il s’agit, et qu’il
n’y est certainement pas question de pains matériels...
La Bible reste à traduire
On pourrait ainsi multiplier les exemples... À chaque fois,
bien sûr l’important est le sens spirituel, le seul que nous
puissions vraiment réutiliser pour nous dans notre vie d’aujourd’hui,
à moins de croire que Dieu va remplacer les médecins,
nous éclairer à la place du courant électrique,
nous sauver en cas de naufrage comme dans le Titanic en nous faisant
marcher sur l’eau, et nourrir tous les enfants d’Afrique qui
meurent de faim en multipliant les pains...
La question reste alors de savoir ce qui s’est vraiment passé.
C’est une question que l’on peut éluder. Peu importe,
l’important c’est ce qui peut se passer aujourd’hui dans
ma vie. Mais historiquement on peut avoir un avis, même s’il
ne change rien au sens spirituel. Là, la palette est large. Certains
pensent que ça c’est bien passé comme c’est
écrit : il y a eu miracles. D’autres sont allés jusqu’à
dire que l’Évangile n’était qu’une sorte
de roman symbolique et mythologique. On peut avoir une position plus
nuancée en affirmant qu’il y a eu certainement sous chaque
récit évangélique un événement véritable
; l’Évangile n’a ni « menti », ni «
inventé ». Mais c’est souvent la manière de
présenter l’événement qui montre quelque chose
de rationnel comme un miracle. Sans doute, aussi y a-t-il dans l’Évangile
une part d’amplification et d’embellissement des événements,
mais des événements ont certainement été
bien là. Reste que le rapport au réel rationnel et à
l’événement vu comme une réalité historique
ou journalistique n’était évidemment pas la même
qu’aujourd’hui. Il ne faut donc pas lire l’Évangile
avec des critères de vérité qui sont les nôtres
et qui n’étaient pas ceux des rédacteurs.
Même en français, la Bible reste un texte à traduire.

El Greco, Jésus guérissant
l’aveugle de naissance. Parme, Museo nazionale |