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Évangile et liberté

Quelques bonnes pages
( Numéro 190 - juin-juillet 2005 )

 

Les cornes de Moïse

par Thomas Römer
Doyen de la faculté de théologie de Lausanne

Exode 34,29 est sans doute le verset biblique qui a influencé l’histoire de l’art comme aucun autre texte de la Bible, puisqu’il est à l’origine de la représentation de Moïse avec des cornes. S’agit-il simplement d’une erreur de traduction comme on le dit souvent? Ou faut-il réhabiliter les cornes de Moïse?

Moïse de Michelangelo à                 l’église de Saint-Pierre-aux-Liens à Rome

Moïse de Michelangelo à l’église de Saint-Pierre-aux-Liens à Rome

Le récit du veau d’or, dans le chapitre 32 du livre de l’Exode, peut se lire comme une réflexion sur la difficulté, voire l’impossibilité, d’accepter un dieu invisible, transcendant, ne supportant aucune représentation. Lorsque le peuple d’Israël était arrivé au désert du Sinaï, Dieu lui avait promis qu’il pourrait devenir un peuple de prêtres (Ex 19), c’est-à-dire, un peuple où il n’y a pas besoin de clergé, puisque chaque fils d’Israël est son propre prêtre. Luther s’est d’ailleurs appuyé sur ce texte pour sa conception du sacerdoce universel. Cette promesse se réalise, en effet, en Ex 24 où des adolescents offrent des holocaustes, ce qui est normalement un privilège des prêtres. Auparavant, Dieu avait communiqué au peuple le Décalogue qui s’ouvre par l’interdiction de se représenter le divin. Mais, lorsque Moïse s’absente pour recevoir de la part de Dieu les tables de la loi, le peuple ne supporte plus d’avoir affaire à un dieu invisible et Aaron lui fabrique un veau – expression ironique pour un taureau – en or. Cette transgression originelle met fin au statut particulier d’Israël (en comparant Ex 32 avec Gn 3, on constate que les deux récits sont construits de manière parallèle: le veau d’or est pour Israël ce que la «pomme» est pour l’humanité).

Après avoir détruit le taureau, qui est un symbole courant au Levant pour les dieux de l’orage, les Lévites sont installés comme une caste à part, et Israël devient un peuple comme les autres, avec un clergé qui s’occupe des sacrifices. Moïse monte alors de nouveau vers Dieu pour obtenir le renouvellement de l’alliance. Lorsque Moïse redescend pour instruire le peuple, il n’est plus le même: «Quand il descendit de la montagne, il ne savait pas, lui, Moïse, que la peau de son visage était devenue rayonnante en parlant avec le Seigneur.» Cette traduction de la TOB correspond à la plupart des traductions du texte hébreu dans les langues modernes; cependant la traduction latine n’avait pas compris «rayonnant» mais «cornu», et se trouve ainsi à l’origine d’un motif qui se retrouve à travers toute l’histoire de l’art, du Moyen Âge jusqu’à nos jours.

Les commentaires et d’autres études expliquent souvent que toute cette idée de cornes est exclusivement liée à une mauvaise interprétation du texte hébreu. Mais ceci n’est pas vraiment sûr. Il me semble, au contraire, que le récit hébreu joue sur l’ambiguïté: le verbe «qaran» peut en effet signifier «rayon-ner» ou «être cornu». Donc pour un auditeur hébreu les deux significations se mélangent. La sensibilité à cette ambiguïté se retrouve notamment chez Marc Chagall, qui présente les «cornes» de Moïse comme des rayons lumineux. Les cornes symbolisent la force et sont souvent des attributs divins. Mais dans le contexte du récit du veau d’or, il y a peut-être un sens encore plus profond. Le peuple voulait un dieu visible; ce faisant il a provoqué la «transgression originelle d’Israël» et la destruction de cette image. Au moment de l’alliance renouvelée, Moïse apparaît avec des «cornes». A-t-il pris la place du taureau? D’une certaine façon, c’est le cas, puisqu’il est, lui, le médiateur visible entre Yahvé et Israël. Il n’est certes pas la représentation du Dieu d’Israël, mais il demeure définitivement son meilleur représentant. Ainsi, les cornes expriment le statut tout à fait particulier de Moïse. Ce faisant, l’auteur d’Ex 34,29 fait preuve d’une grande audace puisqu’il transpose des attributs du divin sur un homme. Il exprime par là une conviction profonde qui caractérise à la fois le judaïsme et le christianisme. Pour ces deux religions, Dieu se manifeste dans la rencontre avec d’autres hommes. feuille

par Thomas Römer
Doyen de la faculté de théologie de Lausanne

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