
Rogier van der Weijden,
Le Jugement dernier.
Polyptyque. Musée de l’Hôtel-Dieu, Beaune.
Photo D.R. |
Premier constat, d’évidence
: l’Église romaine médiévale est venue à
bout de l’hérésie cathare, grâce à l’appui
armé du roi de France et à l’action du tribunal de
police religieuse qu’on appelle l’Inquisition. Ce qui suffit
à faire comprendre que c’est la vision des vainqueurs qui
est passée à la postérité. Cette image «
officielle » des cathares, aujourd’hui encore prégnante,
est donc essentiellement négative. C’est comme seule réponse
possible, aussi sévère qu’elle ait pu être,
face à un danger réel et urgent, que l’Église
présente traditionnellement son « juste combat »
contre l’hérésie – hydre menaçant l’unité
de la chrétienté et l’équilibre, voire l’avenir,
de la société. Les hérétiques cathares,
qualifiés de manichéens dangereusement étrangers
à nos traditions européennes, se voient en particulier
chargés – ultime croix jaune d’infamie cousue à
leur défroque – de l’accusation d’avoir haï
ce monde et la vie, et, condamnant toute procréation, voué
l’humanité à un sinistre repli.
C’est
à l’Histoire, appuyée sur l’étude critique des documents médiévaux,
d’établir et analyser en quoi cette vision « officielle »,
par nature partiale, doit être révisée. Aujourd’hui, grâce à toute une
série de publications, l’accès aux textes est abondant ; à côté
des sommes anti-cathares des dominicains médiévaux, depuis toujours
utilisées par les commentateurs, un certain nombre d’écrits cathares
originaux permettent de pénétrer au cœur d’une théologie non romaine
mais strictement chrétienne, tandis que la masse des archives de
l’Inquisition méridionale n’en finit pas d’ouvrir aux réalités de la
société hérétique. Ainsi, la question de l’appartenance des hérétiques
à l’univers chrétien médiéval ne se pose-t-elle plus aujourd’hui – les
historiens étant parvenus à un accord sur ce point. Ce n’est pas le cas
en matière d’évaluation historique du phénomène, en particulier à
propos de son réel impact sociologique ou de son caractère de
dangerosité.
Vraiment ennemis du monde et de la vie, les
cathares ? On ébauchera ici un premier niveau de réponse en
examinant, à partir des textes et dans une perspective historique, le
thème a priori assez rebattu de l’absolue chasteté cathare.
Un climat d’angélisme
Remarquons
tout d’abord que le catharisme se cristallise, historiquement, à une
période – les XIe et XIIe siècles – où la spiritualité romane est
profondément empreinte d’angélisme. Un refus obsessionnel de la chair
se révèle aux chapiteaux des cloîtres, où la femme est représentée
comme Ève, la tentatrice libidineuse qui attire l’homme vers les
gouffres du mal. Tandis que le monachisme revendique la supériorité
absolue des vierges, plus encore que des chastes, dans l’échelle des
vertus et que Cluny se veut, en ce monde, blanche cohorte célestielle
opposée aux noires légions du diable, la papauté de la Réforme
grégorienne, en phase de prise en main théocratique de la chrétienté,
légifère en matière de sexualité. Dans l’élan de la générale
réprobation de la chair, le mariage est désormais interdit aux prêtres
et curés ; dans le même temps, l’Église entreprend de canaliser
dans le mariage chrétien, pratique sociale érigée au rang de sacrement
divin, le monde luxuriant de la libido des laïcs, et propose à la femme
le modèle de la vierge Marie, l’idéale épouse, en contrepoint à celle
d’Ève, la pécheresse. Tout un corpus de Pénitenciels s’édifie, pour
réglementer la sexualité matrimoniale chrétienne, comme un moindre mal,
et dans un strict but de procréation.
Ceux qui seront
dénoncés comme les hérétiques, et qui revendiquent avec vigueur un
retour à l’Évangile et au modèle de vie des apôtres, ne suivent pas les
réformateurs Grégoriens dans cette sacralisation du mariage. Tout en
prônant le refus monastique de la chair, ils ne se bornent pas à
diaboliser le corps féminin : dans leur aspiration à l’angélisme
de la vita apostolica, ils associent la femme au lieu de la rejeter.
Leurs dissidentes communautés mêlent religieux et laïcs, mais aussi
hommes et femmes – des femmes considérées, selon l’heureuse formule de
Georges Duby (in Le chevalier, la femme et le prêtre), comme des
« sœurs utopiques ». C’est à propos des cathares, dès le
milieu du XIIe siècle, qu’on trouve la plus claire définition de ce
chaste compagnonnage féminin dans les rangs de l’hérésie :
« Ces apôtres de Satan ont parmi eux des femmes, continentes à ce
qu’ils prétendent, veuves, vierges ou leurs épouses… » (Lettre
d’Evervin de Steinfeld à Bernard de Clairvaux, 1143).

Masaccio,
Adam et Ève chassés du Paradis.
Fresque de la chapelle Brancacci
dans l’église Santa Maria del Carmine à Florence.
Photo D.R. |
Un vœu monastique rigoureux
Rituels
hérétiques et archives inquisitoriales montrent également que ce qu’il
est convenu aujourd’hui d’appeler catharisme n’est pas un simple
mouvement de contestation de l’Église romaine au nom des idéaux
évangéliques, mais une sorte de contre-Église, structurée autour de
hiérarchies épiscopales indépendantes de Rome, selon le modèle des
Églises primitives – et prétendant constituer la véritable Église du
Christ et des apôtres. Cette Église est composée d’un clergé de
religieux et religieuses, les Chrétiens et Chrétiennes, que leurs
fidèles désignent du nom respectueux de Bons Hommes et Bonnes Femmes.
Ce sont ces religieux que l’Église romaine dénonce comme « les
hérétiques cathares », ou les « parfaits ».
À
leur entrée en vie consacrée dans les ordres cathares, ordonnés du
sacrement du consolament – ou « saint baptême de Jésus
Christ » par le saint Esprit et l’imposition des mains de leur
évêque – religieux et religieuses « se donnent à Dieu et à
l’Évangile ». Ils prononcent les vœux monastiques de pauvreté,
chasteté et obéissance, vie communautaire et récitation de prières
rituelles. Il faut donc voir dans le clergé cathare un ensemble de
communautés religieuses, ajoutant à leur état régulier des fonctions
séculières, puisque sans clôture et douées de la mission de prédication
et du pouvoir d’absolution.
La chasteté des religieux
dits cathares n’est donc pas d’autre nature que celle des religieux de
leur temps, bénédictins, cisterciens ou fontevristes. Tout indique que
ce vœu de chasteté était suivi de façon particulièrement rigoureuse.
Les Bons Hommes sont souvent définis comme « ceux qui ne touchent
pas les femmes ». Au cours des cérémonies religieuses, pour éviter
tout contact de mixité, le baiser de paix ne se propage, de Bons Hommes
en Bonnes Femmes ou en croyantes, que par l’intermédiaire du livre des
Évangiles, posé contre l’épaule. Pour limiter la tentation, Bons Hommes
et Bonnes Femmes évitent aussi de s’asseoir sur le même banc que des
représentants de l’autre sexe. Du temps du libre culte, c’est à dire
avant la croisade contre les Albigeois (1209-1229) et la traque
inquisitoriale (à partir de 1233), les maisons communautaires féminines
semblent jouer communément un rôle d’hostellerie : mais seules les
croyantes sont admises à la table des Bonnes Femmes ; les croyants
mâles sont généralement traités en table distincte, où ils reçoivent le
pain béni par elles.
La rupture du vœu de chasteté,
faute particulièrement lourde, entraîne la nullité de l’ordination du
religieux pécheur, qui doit être réconcilié, au terme d’une nouvelle
probation, par un nouveau consolament. Si celui qui a fauté est un
évêque, la situation est particulièrement dramatique, puisque sa
déchéance est tenue pour affecter rétroactivement la validité des
ordinations qu’il a conférées. Des rumeurs de cet ordre ont durablement
perturbé les Églises cathares italiennes, causant à la fin du XIIe
siècle un schisme dans l’Église de Lombardie, dont l’évêque aurait été
« vu avec une femme »…
Après un siècle de
persécution inquisitoriale, encore, au début du XIVe siècle, à Larnat,
village de haute Ariège, on verra le Bon Homme Pèire Autier recommander
au jeune croyant Raimond Issaura de se bien garder de toucher à peau
nue la mourante qu’il ramène dans ses bras chez elle, après qu’elle ait
reçu le consolament qui assure sa bonne fin mais fait d’elle une Bonne
Chrétienne. Le contact de la main du jeune homme aurait pour
conséquence une rupture du vœu de chasteté de la malade, compromettant
le salut de son âme.
On conçoit ce que l’extrême
rigidité des vœux cathares pouvait poser de difficultés pratiques en
temps de clandestinité. Les archives de l’Inquisition laissent
effectivement entrevoir, dès les années 1240, des situations
parfaitement paradoxales, comme celle de telle Bonne Femme réfugiée,
avec sa compagne rituelle, au logis du mari qu’elle avait quitté pour
Dieu ; ou celle de deux ex-époux devenus, chacun de son côté, Bon
Homme et Bonne Femme en sa maison religieuse, puis conjoncturellement
réunis par la persécution et partageant, au fin fond du Lauragais, les
mêmes caches, granges ou cabanes, où l’ancien mari protége l’ancienne
épouse. Sans que rien, bien entendu, n’autorise à mettre en doute la
stricte observance de leur vœu de chasteté. Les anciens liens de chair
ont probablement été transmués en fraternité d’âme. On devine une
aspiration de cet ordre chez Pèire Autier, ce bon notaire d’Ax
abandonnant tout, un jour de 1297, pour se donner à l’Église interdite,
et souhaitant voir Moneta, sa maîtresse, son amie charnelle dont il
avait deux enfants de l’amour, le suivre en sa périlleuse et exigeante
conversion. À quoi elle se refusera.
Une dernière image.
Dans une maison de Montaillou, vers 1305, le Bon Homme clandestin
Guilhem, frère de Pèire Autier s’entretient avec Gailharde Bénet, son
ancienne épouse – qu’il a quittée quelques années plus tôt pour entrer
en hérésie. Précaire répit à la traque inquisitoriale, dans le
« village occitan ». Les croyants sont autour du feu. Guilhem
est assis sur un coffre et devant lui, sur un banc, Gailharde qui fut
sa femme. Ils ne se touchent pas, mais parlent à voix basse. Le Bon
Homme demande des nouvelles de Joan et Arnaut, les deux enfants qu’il a
laissés à la charge de leur mère…
Les citoyens du Royaume céleste
Mais
il est temps de pénétrer plus avant en catharisme, et d’écouter la
prédication même des Bons Hommes – dont les archives de l’Inquisition
des XIIIe et surtout XIVe siècles nous ont, paradoxalement, conservé
quelques échos.
Pour les Bons Hommes, toute chair est
mauvaise – et pas prioritairement celle de la femme, comme le
préconisent les moines de l’An Mil. Les corps sont des prisons
charnelles, que le malin a pétries de « terre d’oubli », afin
d’y retenir de force les âmes, toutes « bonnes et égales entre
elles », anges de Dieu tombés du Royaume céleste en ce bas monde
dont Satan est le prince… Et dans ces corps « seul le diable a
fait la différence des sexes ». Ce n’est pas Dieu qui a créé,
différents, hommes et femmes, pour qu’ils aient besoin de s’unir
charnellement. L’œuvre lumineuse et éternelle de Dieu, c’est le Royaume
et ses créatures angéliques. Du sexe, ou plutôt de l’absence de sexe,
des anges…
Du Royaume du Père céleste, une partie des
anges est tombée, dérobée ou séduite par le mauvais – l’antique serpent
de l’Apocalypse. Chute des anges et préexistence des âmes : on est
en climat origénien (ndlr. Origène : v.185-254, théologien et Père de
l’Église grecque, adepte de l'ascétisme), dans l’édification du mythe
de Lucifer et la cristallisation du personnage du diable. Les âmes
humaines sont des anges de Dieu, les corps qui les emprisonnent en ce
monde, corruptibles créatures du malin. Dieu n’a rien à lui en ce monde
temporel, que les âmes éternelles, ses filles, qui y dorment en oubli
de leur patrie céleste. L’Église des Bons Chrétiens, à qui son Fils a
donné le pouvoir de lier et délier, a pour tâche de les en délivrer –
« Délivrez nous du Mal… » – par l’opération du saint Esprit,
le consolateur de leur baptême, le consolament.
« Je
ne me soucie pas de ma chair, dit Guilhem Bélibaste dans le couloir du
bûcher, car je n’ai rien en elle : elle appartient aux vers. Le
Père céleste lui non plus n’a rien qui soit à lui dans ma chair, il ne
désire pas la recevoir dans son Royaume, car la chair de l’homme
appartient au seigneur de ce monde, qui l’a faite… » (registre
d’Inquisition de Jacques Fournier, 1318-1325)
Mais le dernier Bon Homme est plus explicite encore :
« Il
ajoutait que le Père céleste n’a rien qui soit à lui dans ce monde,
sauf les esprits, que le diable a jadis fait tomber du ciel… Et,
disait-il, le Père céleste ne faisait rien du tout en ce monde, ni
fleurir, ni grener, ni concevoir, ni mettre au monde, ni produire un
embryon… » (in ibid.)
Dieu n’a rien à voir dans les
convulsions, les étreintes et la reproduction de ces corps, par quoi le
prince de ce monde prolonge indéfiniment la captivité des âmes et le
temps. L’acte charnel est forcément du prince de ce monde. On comprend
que les Bons Hommes aient refusé de le sacraliser, répétant
inlassablement dans leur prêche que le sacrement du mariage, couvrant
la sexualité d’une caution divine, était sacrilège : entre
conjoints ou hors mariage, le péché est le même. Ni plus, ni moins.
On
discerne, dans la grande nostalgie cathare de la patrie céleste, le
rêve d’un Royaume de lumière immobile où les créatures, rendues à leur
être divin, traversent l’éternité dans leur intégrité, sans subir le
déchirement de la reproduction. Dans la joie du Royaume, les âmes
batifolent comme agneaux dans le pré, en communion d’amour plus totale
qu’entre frères de chair, mais aussi dans l’immobilité limpide d’une
nature éternelle, hors de toute reproduction :
« Quand
toute la créature de Dieu le Père, c’est-à-dire tous les esprits, aura
été récupérée par Lui (dans le Royaume), les blés naîtront, croîtront
et fleuriront mais n’auront pas de grain ; les vignes auront des
sarments, mais pas de fruits ; les arbres auront des feuilles et
des fleurs, mais pas de fruits… » (Guilhem Bélibaste. Registre de
Jacques Fournier)
Cette fascination marquée pour une vie
(éternelle) sans reproduction se reflète singulièrement dans l’art
cathare. Employons ce terme sans crainte : si les cathares n’ont
rien bâti ni sculpté qui leur soit spécifique, s’il n’ont vénéré ni
croix, ni colombe, ni reliquaire, ni statue de la vierge, ils ont
inlassablement copié des bibles. L’exemplaire unique qui nous en a été
conservé (Ms PA 36 de la BM de Lyon), écrit en occitan au milieu du
XIIIe siècle, est magnifiquement enluminé. Mais, significativement,
nulle figuration de la création matérielle n’y est employée : ni
oiseau, ni feuillage, ni fleur ne vient enrichir marges et lettrines,
comme c’est le cas des Bibles latines du temps. L’art cathare,
géométrique et abstrait, est totalement non figuratif. Pas la moindre
germination ne s’y fait jour. Et pourtant, deux créatures vivantes
échappent à la règle : le lis, utilisé comme réclame
marginale ; le poisson, qui figure en outre dans l’enluminure de
deux lettrines.
Il est facile de reconnaître dans le
poisson le symbole paléo-chrétien du Christ. Mais remarquons qu’au
temps des cathares, le poisson était considéré comme naissant de l’eau,
sans intervention sexuelle ; dans la même optique, le lis, en
particulier le lis des champs du Nouveau Testament, symbolisait la
pureté d’une naissance non sexuée. Les miniatures médiévales le placent
dans la main de l’archange Gabriel de l’Annonciation. C’est dans cette
perspective qu’il faut admettre que la spiritualité cathare intègre les
images du poisson et du lis, comme dignes de magnifier le texte divin
des Écritures.
La chasteté des cathares transcendait
ainsi les conceptions chrétiennes de leur temps, dans le rêve d’un
Royaume de l’asexué, et d’une vie éternelle sans déchirure. Où les
chrétiens, libérés du mal et des convulsions de ce bas monde,
retrouveraient les corps de lumière qu’ils avaient abandonnés dans leur
chute. En ce bas monde, déjà, Bons Hommes et Bonnes Femmes,
« temples du saint Esprit », par leur totale chasteté,
formaient les cohortes d’avant garde du peuple lumineux du Royaume.
Une
aspiration parfaitement similaire, en fait, à celle des moines de l’An
Mil, de Fleury, de Cluny ou du Mont Cassin. Mais contrairement aux
bénédictins, clunisiens et encore cisterciens, les religieux cathares
n’accordaient aucune valeur particulière à la virginité consacrée. Et
dans la pratique, leur refus de l’accouplement et de la procréation
n’affectait le plus souvent que des chrétiens ayant déjà abondamment
sacrifié aux lois de la reproduction…

Les
Cathares chassés de la ville de Carcassonne. Enluminure des Grandes
Chroniques de France. British Library, Londres. Photo D.R. |
Petite sociologie d’une sexualité cathare
Dans
la pratique en effet, à la différence des moines et moniales des ordres
romains, qui vouaient à la chasteté, très majoritairement, des jeunes
gens et jeunes filles, vierges consacrés, soustraits très tôt au marché
de la reproduction, les religieux cathares avaient le plus souvent un
passé. Bons Hommes et Bonnes Femmes étaient communément des gens d’un
certain âge, d’anciens conjoints, veufs ou veuves ayant
consciencieusement rempli leur devoir conjugal et qui, l’âge venu,
leurs multiples enfants élevés et mariés, souhaitaient consacrer leurs
dernières années au salut de leur âme. Ou des éplorés en chagrin
d’amour, comme la dame du troubadour Raimond Jordan de Saint Antonin,
qui, croyant son ami mort, de désespoir « se rendet en l’orden
dels eretge » (« se donna à l’ordre des hérétiques ».
Vidas des Troubadours). Certes, le cas existe de jeunes Bons Hommes
ébréchant une trop héroïque chasteté et devant faire pénitence avant
une réconciliation, ou de trop juvéniles Bonnes Femmes retournant au
monde pour se marier et avoir des enfants. Mais le plus grand nombre
des religieux cathares ne se vouaient à chasteté qu’à l’âge où le désir
s’estompe et en pleine connaissance de ce à quoi ils renonçaient.
Cette
simple constatation d’une sociologie des communautés cathares rendue
possible grâce aux archives de l’Inquisition, suffit à relativiser la
malveillante allégation faisant du catharisme une menace pour la
démographie européenne médiévale – et justifiant d’autant son
élimination. Cette réalité est discernable au temps du libre culte –
avant la croisade de 1209-1229 : la diffusion du christianisme
cathare est alors largement assurée par un bataillon
d’aïeules-directrices de conscience de leurs enfants et petits enfants,
Bonnes Femmes souvent de la bonne société, comme Blanche de Laurac.
Mais elle est encore vraie au temps des ultimes persécutions, au début
du XIVe siècle.
Dans la pratique encore, avant de songer
peut-être à achever saintement et chastement leur vie dans les ordres
cathares, les croyants et croyantes des bourgades occitanes se marient
et se reproduisent de la même manière que leurs voisins, fidèles de
l’Église romaine. Ce qui à première vue peut surprendre, puisqu’on sait
que les Bons Hommes s’opposaient au mariage : ce qu’ils
refusaient, en fait, était la sacralisation, à leurs yeux abusive, de
l’acte de chair. L’érection du mariage en sacrement chrétien, n’était
pour eux que fallacieux détournement d’Écritures, le seul véritable
mariage étant d’essence spirituelle. Écoutons les Bons Hommes Pèire et
Jaume Autier :
« Ils disaient aussi que le
mariage dont on parle dans l’Évangile… était pratiqué dans l’Église
romaine par simulation et falsification, et non selon la parole de
Dieu. En effet… c’est au paradis que Dieu institua le mariage et il
s’agissait d’un mariage entre l’âme et l’esprit, participant autant
qu’il est possible du spirituel et non des corps charnels… Car au
paradis il n’y eut jamais de chair corruptible, ni rien d’autre que de
purement et simplement spirituel, et Dieu institua ce mariage pour que
les âmes qui étaient tombées du ciel par inconscience et par orgueil et
se trouvaient en ce monde puissent, par ce mariage du saint Esprit,
c’est-à-dire par bonnes œuvres et abstinences des péchés, revenir à la
vraie vie et “être deux en une seule chair” comme on peut le lire dans
l’Évangile. » (Registre d’Inquisition de Geoffroy d’Ablis,
1308-1309)
C’est donc, pour les cathares, leur
consolament qui constitue le vrai mariage – entre l’Esprit consolateur
et l’âme. Du sacrement matrimonial érigé par la papauté, ils dénoncent
impitoyablement la fausseté :
« Mais celui qui
est pratiqué par l’Église romaine, ils disaient qu’il est effectué par
copulation entre deux chairs différentes, et elles ne sont pas ainsi
“deuxs [êtres] en une seule chair”, mais un mâle et une femelle chacun
pour soi et différemment. » (In ibid.)
Ce qui ne
signifie nullement que les croyants cathares vivaient en continence. Le
mariage qu’ils pratiquaient était convention sociale et non sacrement,
structurant la société occitane médiévale comme toute autre. En
principe, l’Église cathare n’intervenait pas à ce niveau de la vie de
leurs croyants. On peut pourtant observer plusieurs phénomènes assez
particuliers :
Tout d’abord, le mariage n’ayant
rien de sacré dans un contexte cathare, il semble que la pratique de
l’union libre y ait été plus fréquente qu’ailleurs. Les dépositions
devant l’Inquisition des survivants de Montségur (1244), par exemple
mais pas exclusivement, laissent ainsi discerner l’existence de
compagnes qualifiées d’uxor amasia (épouse amante), ou même simplement
d’amasia. Peut-on imaginer un encouragement plus ou moins tacite à des
unions fondées sur l’amour et non sur le seul intérêt des clans
familiaux ? Le contexte de la Fin’ Amor des troubadours y
joua-t-il quelque rôle ?
Il est en tout cas
indéniable que certains croyants n’hésitèrent pas à tourner l’ambiguïté
à leur avantage, et à utiliser l’indifférence de leurs pasteurs en
matière matrimoniale pour convaincre de belles rétives. Ainsi le bien
connu Pèire Clergue, curé de Montaillou aux premières années du XIVe
siècle, tout imbibé de la tradition cathare de sa famille…
Dans
une logique inverse, il semble que les derniers Bons Hommes aient eu
tendance à « marier » leurs ouailles. En temps de péril
inquisitorial, il devient en effet essentiel de ne pas faire entrer un
loup délateur dans la bergerie. On voit ainsi les clandestins
encourager leurs jeunes croyants à s’unir entre eux, sur le principe
qu’il « vaut mieux planter devant sa porte un bon figuier qu’une
mauvaise ronce ». Les Bons Hommes « font » le mariage,
en influençant les familles par leurs conseils respectés, parfois même
reçoivent directement le double consentement des fiancés – mais sans
sacralisation de la cérémonie. Pèire Maury racontera à l’inquisiteur
Jacques Fournier comment, vers la Noël 1319, le Bon Homme Guilhem
Bélibaste le maria à la mode cathare à la croyante Raimonde Marty, leur
demandant simplement à l’un et à l’autre d’échanger des consentements,
et concluant sobrement : « on pourrait dire que vous êtes
mariés »…
Des couples de croyants particulièrement
sûrs, unis par de tels vrais/faux mariages impliquant commerce charnel,
tenaient dans les réseaux clandestins un rôle important, en écartant,
par leur conjugalité ostentatoire, tout soupçon d’hérétique chasteté
des maisons abritant des religieux secrets. Mais ce sont des pratiques
glissantes de cette sorte qui devaient perdre le dernier des Bons
Hommes, Guilhem Bélibaste.

Berruguete, Bûcher de livres de l’Inquisition en présence de saint Dominique. Musée du Prado, Madrid, Photo D.R. |
Pour conclure : le cas Guilhem Bélibaste
L’observance
du vœu de chasteté coûtait certainement davantage d’efforts au Bon
Homme Guilhem Bélibaste qu’au Bon Homme Pèire Autier. L’ancien notaire
d’Ax a choisi la conversion religieuse entre 50 et 60 ans, âge où il
devient relativement aisé d’oublier son corps. Guilhem, l’ancien berger
de Cubières, est entré dans l’Église clandestine un peu par accident,
et en pleine jeunesse. Dans les terribles années 1309-1310, qui voient
brûler à Carcassonne et à Toulouse à peu près tous ses anciens
compagnons, il se réfugie de l’autre côté des Pyrénées, parmi une
petite communauté de croyants occitans fuyant l’Inquisition.
Pour
tromper l’Inquisition aragonaise, alors qu’il assume clandestinement
prédication et ministère auprès de ses croyants, Guilhem s’installe,
dans la ville de Morella, sous l’apparence d’un honnête artisan. Il
soigne son image en s’affichant en vrai/faux couple avec la croyante
Raimonde Marty, qui élève une petite fille née au pays. Les croyants
sont fiers de leur Bon Homme, qui sait tromper les apparences, fait
bien sûr chambre à part avec sa compagne et, lorsqu’un voyage les
oblige à dormir ensemble dans une auberge, se couche tout habillé pour
éviter un contact à chair nue. Tel est du moins le principe théorique
de cette cohabitation. La réalité est plus poignante. Guilhem Bélibaste
ne résiste pas toujours à la tentation charnelle, plusieurs fois y cède
avec Raimonde. Mais ne se le pardonne pas, ne s’y résigne pas.
Le
Bon Homme d’infortune est aussi un religieux de grande foi. Alors que
rien ne l’empêcherait de retourner au siècle et de vivre en ouvert
concubinage avec Raimonde, il ne supporte pas l’idée d’avoir rompu ses
vœux : par deux fois, il parvient à faire pénitence et être
réordonné, réconcilié à son Église exsangue, par un autre Bon Homme
exilé, le vieux dignitaire Raimond de Toulouse. Et il reprend, purifié,
son apostolat. Mais dans l’hiver 1316-1317, meurt le Bon Homme Raimond,
et Guilhem reste seul de son ordre. Le dernier des Bons Hommes.
Jusqu’au bout, il espérera ne pas l’être. Au printemps 1321, alors qu’à
nouveau il a rompu dans les bras de Raimonde son vœu de chasteté – il
lui a même fait un enfant, dont la paternité a été généreusement
endossée par son ami le berger Pèire Maury – il se lance dans un voyage
déraisonnable vers le comté pyrénéen de Pallars, à la suite d’un jeune
homme beau parleur qui lui a promis qu’il le guiderait vers deux Bons
Hommes, miraculeusement réchappés, qui y seraient encore cachés. Las,
le jeune homme est un chasseur de prime, à la solde de l’Inquisition.
Ses beaux discours n’étaient que vent de trahison. Guilhem Bélibaste
est capturé à Tirvia, puis transféré devant l’Inquisition
carcassonnaise. À la fin de l’été, l’inquisiteur le remet à son bras
séculier, l’archevêque de Narbonne, qui le fait brûler en son domaine
de Villerouge en Termenès.
Au moment de mourir par le
feu, Guilhem Bélibaste sait qu’il n’est plus un Bon Homme, puisque il a
rompu ses vœux. Mais il n’abjure pas. Au contraire, l’amant de Raimonde
prêche encore en digne Bon Homme, comme le dernier des Bons Hommes –
pour les oreilles du faux croyant qui l’a trahi – qu’il ne se soucie
pas de son corps, puisque Dieu n’a rien à lui en ce monde, et qu’il
n’aspire qu’à la lumière du Royaume :
« …
[mon] âme montera auprès du Père céleste où nous avons des couronnes et
des trônes tout préparés, et quarante huit anges portant des couronnes
dorées avec des pierres précieuses viendront [me] chercher pour me
conduire au Père… » (Registre de Jacques Fournier)
Probablement Guilhem Bélibaste a-t-il foi dans le pardon de Dieu.
Sommes
toutes, le médiéval catharisme s’offre comme un équilibre assez
efficace entre l’angélisme de ses clercs et l’humain pragmatisme qu’il
réserve à ses croyants, brebis perdues dans les méandres de ce bas
monde, mais aspirées déjà vers la lumière. Il ne mêla jamais Dieu aux
pulsions des corps de boue, que ce soit pour faire la guerre ou pour
faire l’amour. Toujours prêcha contre la violence, mais toléra – tout
en rêvant de l’effacer et de la dépasser – la sexuelle reproduction des
prisons charnelles, comme nécessaire et raboteuse voie rendant possible
la rédemption universelle des anges déchus, l’orée du chemin vers le
Royaume.
Menaçait-il pour autant la société chrétienne ? 
Anne
Brenon
historienne