Venant d'un protestant, et d'un réformé, cette question
peut à première vue surprendre, voire choquer. En effet,
les Confessions qui expriment la foi réformée sont très
nettes sur ce point. Ainsi celle de la Rochelle (1571) déclare
dans ses deuxième et cinquième articles que la Parole
de Dieu se trouve dans les Écritures qui la contiennent. La Confession
helvétique postérieure (1566) commence par un chapitre
qui a pour titre : « De l'Ecriture sainte, vraie parole de Dieu
».
On a souvent interprété ces affirmations en leur sens
le plus fort. Au cours de l'histoire, quantité de gens ont estimé
que la Bible est une parole de Dieu parmi d'autres, à côté
d'autres. Ils pensent que Dieu s'exprime certes dans la Bible, mais
qu'il parle aussi par les traditions et les autorités de l'Église,
ou bien par la nature et les spectacles qu'elle nous offre, ou bien,
encore, dans la pensée et la conscience des êtres humains.
D'autres ont voulu discerner également une parole de Dieu dans
l'histoire, parfois dans les diverses religions du monde.
A des opinions de ce genre. on a opposé le sola scriptura (par
l'Ecriture seule) de la Réforme qui affirmerait, dit-on, un exclusivisme.
Il signifierait que la Bible n'est pas une mais la parole de Dieu, la
seule, l'unique. Il impliquerait que Dieu ne parle, ou plus exactement
que nous ne l'entendons nulle part ailleurs. En fait. Lorsqu'on étudie
les textes de la Réforme, et aussi ceux de la réflexion
théologique postérieure, on s'aperçoit qu'ils ne
vont pas aussi loin, et que cette interprétation radicale ou
extrême force et fausse la position du protestantisme.
Cette série d'articles me donne l'occasion de préciser,
à propos de quatre points, ce qui empêche de dire aussi
massivement et radicalement que la Bible est parole de Dieu.
Parole et écriture
Le premier point part d'une constatation toute simple et un peu bête.
La Bible ne se présente pas à nous sous la forme d'une
parole mais d'un écrit (ou plus exactement d'un recueil d'écrits
divers).
J`éprouve toujours une certaine perplexité lorsque j'entends
dire au cours d'un culte : « Maintenant, nous allons lire la Parole
de Dieu ». Normalement, une parole ne se lit pas ; elle s'écoute.
Bien sûr, il ne faut pas établir des oppositions trop tranchées,
ni se complaire dans les antinomies ou des incompatibilités insurmontables.
Il arrive que l'on dise et que l'on écrive exactement les mêmes
mots, les mêmes phrases, les mêmes idées. On peut
lire un discours imprimé, ou écouter la lecture d'un texte
sans que le contenu en soit modifié ni que le sens en soit changé.
Pourtant, nous le sentons et l'expérimentons constamment, en
général, la parole et l'écrit nous touchent de
manière différente et n'établissent pas la même
relation entre deux êtres. Lire le texte de quelqu'un ne revient
pas au même que l'écouter parler. L'écrit suppose
une distance, un écart et éloignement. Chacun reste de
son côté. On n'a pas directement affaire à une personne,
mais à quelque chose qui provient d'elle. Au contraire, la parole
implique une présence vivante, une rencontre personnelle, une
proximité et un contact.
Dans son article 2, la Confession de La Rochelle indique que la parole
de Dieu a été « au commencement révélée
par oracles » (c'est à dire, au sens étymologique,
par « ce qui sort de la bouche », nous dirions aujourd'hui
« de manière orale »), et qu'elle « a été
puis après rédigée par écrit es livres que
nous appelons Ecriture Sainte ». Nous savons bien que la plupart
des livres de la Bible sont nés de prédications ou de
harangues (celles des prophètes, des évangélistes,
des apôtres, et surtout, évidemment, celles de Jésus).
On y trouve des discours qui ont d'abord été parlés,
et ensuite couchés sur le papier. Dans les Écritures,
nous avons de la parole mise en conserve, ou congelée. Quand
on veut manger des conserves, ou consommer des aliments surgelés,
il faut les réchauffer pour qu'ils deviennent mangeables, assimilables,
pour qu'ils nourrissent.. De même, il faut que le texte retrouve
vigueur et chaleur pour qu'il nous atteigne comme une parole. Ricoeur
écrit que la tâche du prédicateur consiste «
à restituer en parole ce qui est donné en texte ».
Dans cette optique, le protestantisme a souligné l'importance
de la prédication. La Parole de Dieu nous parvient et nous interpelle
à travers elle. « Toute la vie et la substance de l'Église,
affirme Luther, sont dans la parole de Dieu... je ne parle pas de la
parole écrite, mais de la parole vocale » (c'est-à-dire
prêchée). A l'époque du Désert, donc d'une
vie d'Eglise clandestine, les protestants français ont tenu à
avoir des assemblées, des prédications, malgré
les avis des sages, des prudents, qui depuis la Suisse ou la Hollande
conseillaient de renoncer à ces assemblées tellement dangereuses.
La foi vient de ce que l'on entend (Rom.10/17), pas de ce qu'on lit;
elle se nourrit de la prédication de l'évangile, non de
la seule lecture personnelle et individuelle de la Bible. Toutefois,
une prédication n'est vraiment évangélique que
si elle se fonde sur le texte, lui reste fidèle, et se donne
pour mission de le rendre vivant et actuel. Les Ecritures fournissent
le fondement, la substance et la norme qui lui sont nécessaires.
On ne peut annoncer l'évangile que parce qu'on se réfère
aux écrits qui le transmettent.
La Bible n'est pas parole de Dieu comme texte. Elle ne l'est pas quand
on l'enferme dans un placard, ou qu'on en fait un usage strictement
littéraire. Mais lorsqu'elle suscite une prédication authentique,
lorsque cette prédication transforme le texte en message vivant
et actuel. alors surgit et retentit la Parole de Dieu.
La Bible et l'Esprit
Partons d'une phrase notée au cours d'une de mes lectures:
La Bible est « une chose morte, sans aucune vigueur ». Cette
phrase n'a pas été écrite par un incroyant ou par
un adversaire du christianisme, mais. aussi étonnant que cela
puisse paraître. par Calvin. Il l'a même dite en chaire
: elle se trouve dans un sermon sur 2 Timothée 3/16. Il ne s'agit
nullement d'un lapsus, ou d'un moment d'égarement, mais bel et
bien d'un thème qui revient à plusieurs reprises sous
la plume du Réformateur. Il considère qu'en elle-même
la Bible est inerte et sans force. Il y voit une lettre morte, un texte
qui tue, et non la parole vivante et vivifiante de Dieu.
Elle ne devient Parole divine que par l'action du saint Esprit dans
le coeur et l'esprit de ceux qui la lisent ou qui écoutent la
prédication qu'elle suscite. La Parole de Dieu ne se fait entendre
que lorsque s'opère la rencontre entre deux discours: celui qui
nous vient du dehors, celle que formule l'Ecriture, qu'annonce la prédication,
et celui qui nous vient par le dedans, que nous souffle intérieurement
l'esprit. Comme l'écrit Zwingli « l'Esprit qui parle dans
la Bible, et l'Esprit qui parle à notre âme se confirment
mutuellement ».
Au dix-neuvième siècle, on s'est beaucoup préoccupé
de l'inspiration des auteurs bibliques. Ont-ils été seulement
les porte-plumes de Dieu, écrivant pratiquement sous sa dictée,
ou ont-ils été des interprètes qui apportaient
du leur dans leur rédaction ? On a proposé diverses théories
et l'on en a beaucoup discuté. Il me semble que l'inspiration
des lecteurs de la Bible a autant d'importance et joue un rôle
aussi décisif que celle de ses auteurs. « Il est nécessaire,
écrit Calvin, que le même Esprit qui a parlé par
la bouche des prophètes entre dans nos coeurs » Pour cette
raison, dans les cultes réformés, la lecture de la Bible
s'accompagne d'une prière qui demande à l'Esprit d'agir
pour que le texte lu devienne parole vivante. Sans l'Esprit, les passages
les plus beaux des Ecritures et les prédications les plus émouvantes
relèvent de la littérature ou de l'art, et ne portent
pas une révélation ou une parole divine.
Si le texte a besoin de l'inspiration, réciproquement, l'inspiration
a besoin du texte qui la contrôle, la vérifie et l'authentifie.
Les réformés le soulignent contre les « enthousiastes
» ou les « illuministes » de la Réforme radicale
pour qui l'effusion de l'Esprit rend superflu le Livre. Nous avons toujours
tendance à confondre nos désirs, et nos passions avec
la volonté de Dieu, et nous prenons facilement ce qui nous plaît
pour une vérité venue d'en haut. Nous confronter avec
le texte nous permet de faire le tri, toujours risqué et hasardeux,
entre ce qui vient de nous et ce que Dieu nous dit : si l'Ecriture sans
l'Esprit est une lettre morte, l'Esprit sans l'Ecriture n'est qu'une
illusion et un tromperie.
La Parole de Dieu ne réside pas seulement dans l'Ecriture ou
uniquement dans l'Esprit, mais elle jaillit de la conjonction de l'Esprit
avec l'Ecriture.
La Parole faite chair
Au début de l'Évangile de Jean, nous lisons : «
Au commencement était la Parole, et la Parole était avec
Dieu, et la Parole était Dieu... Tout a été fait
par elle et rien n'a été fait sans elle... La Parole a
été faite chair, et elle a habité parmi nous pleine
de grâce et de vérité ».
Ce passage très connu appelle trois observations :
Premièrement, il n'y est pas question de la Bible. Quand il
parle de la Parole divine, Jean ne mentionne ni l'Ancien ni le Nouveau
Testament.
Deuxièmement, il implique que la parole divine précède
l'écriture ; elle existe avant tout livre, puisqu'elle se trouve
là au commencement, au moment même de la création.
Troisièmement, comme l'a justement noté le théologien
parisien Wilfred Monod au début du siècle passé,
quand la Parole de Dieu cherche à se faire entendre des humains,
lorsqu'elle veut les atteindre et habiter parmi eux, elle ne se fait
pas livre, mais « chair », c'est-à-dire personne.
C'est Jésus que le Nouveau Testament appelle Christ. et non un
écrit, Parole de Dieu.
On a souvent prétendu que l'Islam et le christianisme avaient
en commun d'être des religions du livre (même s'il ne s'agit
pas du même livre). Les deux religions se ressembleraient parce
que fondées, l'une et l'autre, sur une Écriture sainte,
et parce que soucieuses, l'une et l'autre, de fidélité
au texte inspiré. Sans nier une certaine parenté, on ne
doit pas oublier qu'elle s'accompagne d'une grande différence.
Pour le musulman, l'autorité suprême réside dans
le Livre, dont l'original se trouve de toute éternité
dans le Ciel et que Dieu dicte à son prophète. Mahomet
est le serviteur du Coran, il lui est subordonné ; son rôle
consiste à le transmettre aux fidèles. Dans le christianisme,
l'autorité suprême réside dans le Christ, parole
incarnée de Dieu. La Bible est au service du Christ, sa mission
est de lui rendre témoignage. Comme l'écrit Luther, elle
est la servante dont il est le Seigneur.
L'idolâtrie de la Bible menace le protestantisme, qui y succombe
souvent, de même que l'idolâtrie du sacrement menace et
atteint le catholicisme. Il faut souligner, avec Ebeling, que «
la foi... n'est pas foi en la Bible, mais bien foi au Christ ».
La valeur unique et l'importance décisive de la Bible viennent
de son lien avec le Christ. Elle permet de le connaître et de
le comprendre; il vient à nous et nous parle par son moyen. La
Bible est Parole de Dieu dans la mesure où elle rend témoignage
au Christ, conduit à lui, le fait rencontrer.
La Bible, ouvrage humain
Il faut, enfin, souligner le caractère très humain de
la Bible. On aurait tort de le cacher ou de le diminuer ; il saute aux
yeux, et l'ignorer conduit à méconnaître la Bible.
L'humanité de la Bible a deux aspects principaux. D'abord,
la Bible ne tombe pas toute faite, tout écrite du Ciel. Les différents
livres qui la composent ont été écrits par des
hommes. Ils ont procédé comme n'importe quel auteur. Ils
ont réuni des documents et entrepris des enquêtes (Luc
l'indique au début de son Évangile). Ils ont travaillé
avec des collaborateurs (Paul en mentionne plusieurs). Ils ont rédigé
des brouillons, et leur texte a parfois subi des remaniements (ainsi,
le livre de la Genèse combine plusieurs récits, et les
épîtres aux Corinthiens sont des morceaux choisis de diverses
lettres de Paul). Enfin, on a regroupé en un volume les livres
qui forment l'Ancien et le Nouveau Testament à la suite de discussions
qui ont duré plusieurs siècles.
Notre Bible résulte de toute une histoire que l'on peut reconstituer
sans faire appel à des interventions surnaturelles.
Ensuite, l'humanité de la Bible se constate dans le fait que
s'y expriment des idées, des opinions et des sentiments très
humains. On y trouve les croyances, les connaissances et les conceptions
d'une culture et d'une époque anciennes. Ainsi, l'auteur du premier
chapitre de la Genèse écrit que le soleil et la lune sont
les deux plus grands astres. Nous savons bien qu'il se trompe, et nous
voyons sans difficultés qu'il ne s'agit pas d'une Parole de Dieu,
mais d'une science humaine aujourd'hui dépassée. La Bible
contient aussi des cris de haine et de vengeance qui contredisent le
commandement d'amour, ainsi, ce psaume 137 au si beau début («
Sur les bords des fleuves de Babylone, nous étions assis et nous
pleurions en nous souvenant de Jérusalem ») et à
la fin tellement horrible (« Heureux celui qui saisit tes enfants
et les écrase sur un rocher »). Comment voir dans cette
abominable béatitude une parole venant de Dieu ou inspirée
par lui ?
Livre humain ou divin ? A mon sens, l'un et l'autre. Le message que
Dieu nous adresse nous parvient toujours à travers des discours
humains. Il ne faut pas confondre le message avec le discours qui à
la fois le traduit et le trahit. La foi chrétienne ne nous oblige
nullement à adopter les idées et les conceptions d'un
autre temps. Néanmoins, nous ne devons pas oublier que ces discours
humains transmettent un message qui les dépasse ; ils nous font
entendre, dans un langage imparfait, parfois contradictoire, avec des
erreurs et des ratés, ce que Dieu nous donne et ce qu'il veut
que nous devenions.
L'on peut qualifier la Bible de parole de Dieu quand à travers
les écrits humains qui la composent nous percevons la voix divine
qui nous appelle à la conversion et nous ouvre à une vie
nouvelle.
L'instrument de la Parole
On peut résumer ainsi ces quatre remarques : la Bible devient
ou porte la Parole de Dieu quand elle fait surgir une prédication
évangélique, quand l'action de l'Esprit la rend vivante,
quand elle nous fait rencontrer le Christ, quand à travers des
écrits humains, nous entendons le message qui nous vient de Dieu.
Tout cela amène à voir dans la Bible la condition nécessaire
l'instrument indispensable, le lieu irremplaçable pour que surgisse
et s'écoute la Parole de Dieu. Par contre. j'hésite à
dire qu'elle est Parole de Dieu. affirmation qui me semble prêter
à malentendu et manquer de précision. Deux images éclaireront
ce propos.
Luther compare la Bible au berceau de jonc qui portait Moïse
sur les eaux du Nil. Le berceau n'a de valeur qu'à cause de l'enfant
qui s'y trouve couché. Le berceau n'est pas l'enfant, mais sans
le berceau, l'enfant se serait noyé et aurait péri. De
même, la Bible n'est pas la Parole de Dieu, mais sans la Bible
qui la porte, la parole divine ne nous parviendrait pas. Un de mes amis
possède un disque ancien (un 78 tours) d'un concerto pour violon
de Mozart joué par Jacques Thibault. Il me le fait parfois entendre.
Le son n'a pas la pureté des C.D. actuels ; le disque gratte,
et devient parfois un peu nasillard. Il n'empêche qu'il est précieux
parce qu'à travers lui j'entends une interprétation exceptionnelle
de Mozart. J'écoute la musique, non le disque, mais sans le disque
cette musique aurait disparu. Comme ce disque, la Bible permet d'entendre
la Parole de Dieu. Notons, en passant, qu'il faut se tourner vers le
domaine esthétique et non vers celui de la science, pour trouver
des analogies qui permettent de comprendre l'autorité de l'Écriture.
Ces deux images appellent une précision. Quand je dis que la
Bible est la condition nécessaire, l'instrument indispensable,
le lieu irremplaçable de l'écoute de la Parole, il faut
avoir conscience du caractère personnel de cette affirmation.
Dieu peut atteindre les êtres humains en dehors de la Bible, s'il
le désire, et j'incline à croire qu'il le fait. Je ne
nie pas que sa parole se fasse aussi entendre ailleurs, dans d'autres
religions par exemple. Mais pour ma part, en ce qui me concerne, je
n'ai pas eu et je n'ai toujours pas accès à la Parole
autrement que par le moyen nécessaire mais non suffisant de la
Bible. La Bible ne limite pas la liberté de Dieu, même
si le chrétien ne peut pas se passer d'elle.
par André Gounelle
Professeur honoraire de la Faculté libre de théologie protestante (IPT, Montpellier)