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Évangile et liberté

Quelques bonnes pages
( N° 170 - Octobre 2003 )

 

Très souvent dans des publications, des liturgies, des conférences, des prédications, on confond « Bible » et « Parole de Dieu », termes que l'on considère comme interchangeables. S'agit-il d'un abus de langage, d'une confusion ou d'une prise de position théologique ? L'émerveillement d'une inspiration reconnue dans les textes « sacrés » ne doit pas conduire à une idolâtrie. La tentation est toujours forte de « matérialiser » la présence, la grâce et la révélation de Dieu.

Christian Mazel

La Bible est-elle Parole de Dieu ?

par André Gounelle
Professeur honoraire de la Faculté libre de théologie protestante (IPT, Montpellier)

Venant d'un protestant, et d'un réformé, cette question peut à première vue surprendre, voire choquer. En effet, les Confessions qui expriment la foi réformée sont très nettes sur ce point. Ainsi celle de la Rochelle (1571) déclare dans ses deuxième et cinquième articles que la Parole de Dieu se trouve dans les Écritures qui la contiennent. La Confession helvétique postérieure (1566) commence par un chapitre qui a pour titre : « De l'Ecriture sainte, vraie parole de Dieu ».

On a souvent interprété ces affirmations en leur sens le plus fort. Au cours de l'histoire, quantité de gens ont estimé que la Bible est une parole de Dieu parmi d'autres, à côté d'autres. Ils pensent que Dieu s'exprime certes dans la Bible, mais qu'il parle aussi par les traditions et les autorités de l'Église, ou bien par la nature et les spectacles qu'elle nous offre, ou bien, encore, dans la pensée et la conscience des êtres humains. D'autres ont voulu discerner également une parole de Dieu dans l'histoire, parfois dans les diverses religions du monde.

A des opinions de ce genre. on a opposé le sola scriptura (par l'Ecriture seule) de la Réforme qui affirmerait, dit-on, un exclusivisme. Il signifierait que la Bible n'est pas une mais la parole de Dieu, la seule, l'unique. Il impliquerait que Dieu ne parle, ou plus exactement que nous ne l'entendons nulle part ailleurs. En fait. Lorsqu'on étudie les textes de la Réforme, et aussi ceux de la réflexion théologique postérieure, on s'aperçoit qu'ils ne vont pas aussi loin, et que cette interprétation radicale ou extrême force et fausse la position du protestantisme.

Cette série d'articles me donne l'occasion de préciser, à propos de quatre points, ce qui empêche de dire aussi massivement et radicalement que la Bible est parole de Dieu.

Parole et écriture

Le premier point part d'une constatation toute simple et un peu bête. La Bible ne se présente pas à nous sous la forme d'une parole mais d'un écrit (ou plus exactement d'un recueil d'écrits divers).

J`éprouve toujours une certaine perplexité lorsque j'entends dire au cours d'un culte : « Maintenant, nous allons lire la Parole de Dieu ». Normalement, une parole ne se lit pas ; elle s'écoute. Bien sûr, il ne faut pas établir des oppositions trop tranchées, ni se complaire dans les antinomies ou des incompatibilités insurmontables. Il arrive que l'on dise et que l'on écrive exactement les mêmes mots, les mêmes phrases, les mêmes idées. On peut lire un discours imprimé, ou écouter la lecture d'un texte sans que le contenu en soit modifié ni que le sens en soit changé. Pourtant, nous le sentons et l'expérimentons constamment, en général, la parole et l'écrit nous touchent de manière différente et n'établissent pas la même relation entre deux êtres. Lire le texte de quelqu'un ne revient pas au même que l'écouter parler. L'écrit suppose une distance, un écart et éloignement. Chacun reste de son côté. On n'a pas directement affaire à une personne, mais à quelque chose qui provient d'elle. Au contraire, la parole implique une présence vivante, une rencontre personnelle, une proximité et un contact.

Dans son article 2, la Confession de La Rochelle indique que la parole de Dieu a été « au commencement révélée par oracles » (c'est à dire, au sens étymologique, par « ce qui sort de la bouche », nous dirions aujourd'hui « de manière orale »), et qu'elle « a été puis après rédigée par écrit es livres que nous appelons Ecriture Sainte ». Nous savons bien que la plupart des livres de la Bible sont nés de prédications ou de harangues (celles des prophètes, des évangélistes, des apôtres, et surtout, évidemment, celles de Jésus). On y trouve des discours qui ont d'abord été parlés, et ensuite couchés sur le papier. Dans les Écritures, nous avons de la parole mise en conserve, ou congelée. Quand on veut manger des conserves, ou consommer des aliments surgelés, il faut les réchauffer pour qu'ils deviennent mangeables, assimilables, pour qu'ils nourrissent.. De même, il faut que le texte retrouve vigueur et chaleur pour qu'il nous atteigne comme une parole. Ricoeur écrit que la tâche du prédicateur consiste « à restituer en parole ce qui est donné en texte ».

Dans cette optique, le protestantisme a souligné l'importance de la prédication. La Parole de Dieu nous parvient et nous interpelle à travers elle. « Toute la vie et la substance de l'Église, affirme Luther, sont dans la parole de Dieu... je ne parle pas de la parole écrite, mais de la parole vocale » (c'est-à-dire prêchée). A l'époque du Désert, donc d'une vie d'Eglise clandestine, les protestants français ont tenu à avoir des assemblées, des prédications, malgré les avis des sages, des prudents, qui depuis la Suisse ou la Hollande conseillaient de renoncer à ces assemblées tellement dangereuses. La foi vient de ce que l'on entend (Rom.10/17), pas de ce qu'on lit; elle se nourrit de la prédication de l'évangile, non de la seule lecture personnelle et individuelle de la Bible. Toutefois, une prédication n'est vraiment évangélique que si elle se fonde sur le texte, lui reste fidèle, et se donne pour mission de le rendre vivant et actuel. Les Ecritures fournissent le fondement, la substance et la norme qui lui sont nécessaires. On ne peut annoncer l'évangile que parce qu'on se réfère aux écrits qui le transmettent.

La Bible n'est pas parole de Dieu comme texte. Elle ne l'est pas quand on l'enferme dans un placard, ou qu'on en fait un usage strictement littéraire. Mais lorsqu'elle suscite une prédication authentique, lorsque cette prédication transforme le texte en message vivant et actuel. alors surgit et retentit la Parole de Dieu.

La Bible et l'Esprit

Partons d'une phrase notée au cours d'une de mes lectures: La Bible est « une chose morte, sans aucune vigueur ». Cette phrase n'a pas été écrite par un incroyant ou par un adversaire du christianisme, mais. aussi étonnant que cela puisse paraître. par Calvin. Il l'a même dite en chaire : elle se trouve dans un sermon sur 2 Timothée 3/16. Il ne s'agit nullement d'un lapsus, ou d'un moment d'égarement, mais bel et bien d'un thème qui revient à plusieurs reprises sous la plume du Réformateur. Il considère qu'en elle-même la Bible est inerte et sans force. Il y voit une lettre morte, un texte qui tue, et non la parole vivante et vivifiante de Dieu.

Elle ne devient Parole divine que par l'action du saint Esprit dans le coeur et l'esprit de ceux qui la lisent ou qui écoutent la prédication qu'elle suscite. La Parole de Dieu ne se fait entendre que lorsque s'opère la rencontre entre deux discours: celui qui nous vient du dehors, celle que formule l'Ecriture, qu'annonce la prédication, et celui qui nous vient par le dedans, que nous souffle intérieurement l'esprit. Comme l'écrit Zwingli « l'Esprit qui parle dans la Bible, et l'Esprit qui parle à notre âme se confirment mutuellement ».

Au dix-neuvième siècle, on s'est beaucoup préoccupé de l'inspiration des auteurs bibliques. Ont-ils été seulement les porte-plumes de Dieu, écrivant pratiquement sous sa dictée, ou ont-ils été des interprètes qui apportaient du leur dans leur rédaction ? On a proposé diverses théories et l'on en a beaucoup discuté. Il me semble que l'inspiration des lecteurs de la Bible a autant d'importance et joue un rôle aussi décisif que celle de ses auteurs. « Il est nécessaire, écrit Calvin, que le même Esprit qui a parlé par la bouche des prophètes entre dans nos coeurs » Pour cette raison, dans les cultes réformés, la lecture de la Bible s'accompagne d'une prière qui demande à l'Esprit d'agir pour que le texte lu devienne parole vivante. Sans l'Esprit, les passages les plus beaux des Ecritures et les prédications les plus émouvantes relèvent de la littérature ou de l'art, et ne portent pas une révélation ou une parole divine.

Si le texte a besoin de l'inspiration, réciproquement, l'inspiration a besoin du texte qui la contrôle, la vérifie et l'authentifie. Les réformés le soulignent contre les « enthousiastes » ou les « illuministes » de la Réforme radicale pour qui l'effusion de l'Esprit rend superflu le Livre. Nous avons toujours tendance à confondre nos désirs, et nos passions avec la volonté de Dieu, et nous prenons facilement ce qui nous plaît pour une vérité venue d'en haut. Nous confronter avec le texte nous permet de faire le tri, toujours risqué et hasardeux, entre ce qui vient de nous et ce que Dieu nous dit : si l'Ecriture sans l'Esprit est une lettre morte, l'Esprit sans l'Ecriture n'est qu'une illusion et un tromperie.

La Parole de Dieu ne réside pas seulement dans l'Ecriture ou uniquement dans l'Esprit, mais elle jaillit de la conjonction de l'Esprit avec l'Ecriture.

La Parole faite chair

Au début de l'Évangile de Jean, nous lisons : « Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu... Tout a été fait par elle et rien n'a été fait sans elle... La Parole a été faite chair, et elle a habité parmi nous pleine de grâce et de vérité ».

Ce passage très connu appelle trois observations :

Premièrement, il n'y est pas question de la Bible. Quand il parle de la Parole divine, Jean ne mentionne ni l'Ancien ni le Nouveau Testament.

Deuxièmement, il implique que la parole divine précède l'écriture ; elle existe avant tout livre, puisqu'elle se trouve là au commencement, au moment même de la création.

Troisièmement, comme l'a justement noté le théologien parisien Wilfred Monod au début du siècle passé, quand la Parole de Dieu cherche à se faire entendre des humains, lorsqu'elle veut les atteindre et habiter parmi eux, elle ne se fait pas livre, mais « chair », c'est-à-dire personne. C'est Jésus que le Nouveau Testament appelle Christ. et non un écrit, Parole de Dieu.

On a souvent prétendu que l'Islam et le christianisme avaient en commun d'être des religions du livre (même s'il ne s'agit pas du même livre). Les deux religions se ressembleraient parce que fondées, l'une et l'autre, sur une Écriture sainte, et parce que soucieuses, l'une et l'autre, de fidélité au texte inspiré. Sans nier une certaine parenté, on ne doit pas oublier qu'elle s'accompagne d'une grande différence. Pour le musulman, l'autorité suprême réside dans le Livre, dont l'original se trouve de toute éternité dans le Ciel et que Dieu dicte à son prophète. Mahomet est le serviteur du Coran, il lui est subordonné ; son rôle consiste à le transmettre aux fidèles. Dans le christianisme, l'autorité suprême réside dans le Christ, parole incarnée de Dieu. La Bible est au service du Christ, sa mission est de lui rendre témoignage. Comme l'écrit Luther, elle est la servante dont il est le Seigneur.

L'idolâtrie de la Bible menace le protestantisme, qui y succombe souvent, de même que l'idolâtrie du sacrement menace et atteint le catholicisme. Il faut souligner, avec Ebeling, que « la foi... n'est pas foi en la Bible, mais bien foi au Christ ». La valeur unique et l'importance décisive de la Bible viennent de son lien avec le Christ. Elle permet de le connaître et de le comprendre; il vient à nous et nous parle par son moyen. La Bible est Parole de Dieu dans la mesure où elle rend témoignage au Christ, conduit à lui, le fait rencontrer.

La Bible, ouvrage humain

Il faut, enfin, souligner le caractère très humain de la Bible. On aurait tort de le cacher ou de le diminuer ; il saute aux yeux, et l'ignorer conduit à méconnaître la Bible.

L'humanité de la Bible a deux aspects principaux. D'abord, la Bible ne tombe pas toute faite, tout écrite du Ciel. Les différents livres qui la composent ont été écrits par des hommes. Ils ont procédé comme n'importe quel auteur. Ils ont réuni des documents et entrepris des enquêtes (Luc l'indique au début de son Évangile). Ils ont travaillé avec des collaborateurs (Paul en mentionne plusieurs). Ils ont rédigé des brouillons, et leur texte a parfois subi des remaniements (ainsi, le livre de la Genèse combine plusieurs récits, et les épîtres aux Corinthiens sont des morceaux choisis de diverses lettres de Paul). Enfin, on a regroupé en un volume les livres qui forment l'Ancien et le Nouveau Testament à la suite de discussions qui ont duré plusieurs siècles.

Notre Bible résulte de toute une histoire que l'on peut reconstituer sans faire appel à des interventions surnaturelles.

Ensuite, l'humanité de la Bible se constate dans le fait que s'y expriment des idées, des opinions et des sentiments très humains. On y trouve les croyances, les connaissances et les conceptions d'une culture et d'une époque anciennes. Ainsi, l'auteur du premier chapitre de la Genèse écrit que le soleil et la lune sont les deux plus grands astres. Nous savons bien qu'il se trompe, et nous voyons sans difficultés qu'il ne s'agit pas d'une Parole de Dieu, mais d'une science humaine aujourd'hui dépassée. La Bible contient aussi des cris de haine et de vengeance qui contredisent le commandement d'amour, ainsi, ce psaume 137 au si beau début (« Sur les bords des fleuves de Babylone, nous étions assis et nous pleurions en nous souvenant de Jérusalem ») et à la fin tellement horrible (« Heureux celui qui saisit tes enfants et les écrase sur un rocher »). Comment voir dans cette abominable béatitude une parole venant de Dieu ou inspirée par lui ?

Livre humain ou divin ? A mon sens, l'un et l'autre. Le message que Dieu nous adresse nous parvient toujours à travers des discours humains. Il ne faut pas confondre le message avec le discours qui à la fois le traduit et le trahit. La foi chrétienne ne nous oblige nullement à adopter les idées et les conceptions d'un autre temps. Néanmoins, nous ne devons pas oublier que ces discours humains transmettent un message qui les dépasse ; ils nous font entendre, dans un langage imparfait, parfois contradictoire, avec des erreurs et des ratés, ce que Dieu nous donne et ce qu'il veut que nous devenions.

L'on peut qualifier la Bible de parole de Dieu quand à travers les écrits humains qui la composent nous percevons la voix divine qui nous appelle à la conversion et nous ouvre à une vie nouvelle.

L'instrument de la Parole

On peut résumer ainsi ces quatre remarques : la Bible devient ou porte la Parole de Dieu quand elle fait surgir une prédication évangélique, quand l'action de l'Esprit la rend vivante, quand elle nous fait rencontrer le Christ, quand à travers des écrits humains, nous entendons le message qui nous vient de Dieu. Tout cela amène à voir dans la Bible la condition nécessaire l'instrument indispensable, le lieu irremplaçable pour que surgisse et s'écoute la Parole de Dieu. Par contre. j'hésite à dire qu'elle est Parole de Dieu. affirmation qui me semble prêter à malentendu et manquer de précision. Deux images éclaireront ce propos.

Luther compare la Bible au berceau de jonc qui portait Moïse sur les eaux du Nil. Le berceau n'a de valeur qu'à cause de l'enfant qui s'y trouve couché. Le berceau n'est pas l'enfant, mais sans le berceau, l'enfant se serait noyé et aurait péri. De même, la Bible n'est pas la Parole de Dieu, mais sans la Bible qui la porte, la parole divine ne nous parviendrait pas. Un de mes amis possède un disque ancien (un 78 tours) d'un concerto pour violon de Mozart joué par Jacques Thibault. Il me le fait parfois entendre. Le son n'a pas la pureté des C.D. actuels ; le disque gratte, et devient parfois un peu nasillard. Il n'empêche qu'il est précieux parce qu'à travers lui j'entends une interprétation exceptionnelle de Mozart. J'écoute la musique, non le disque, mais sans le disque cette musique aurait disparu. Comme ce disque, la Bible permet d'entendre la Parole de Dieu. Notons, en passant, qu'il faut se tourner vers le domaine esthétique et non vers celui de la science, pour trouver des analogies qui permettent de comprendre l'autorité de l'Écriture.

Ces deux images appellent une précision. Quand je dis que la Bible est la condition nécessaire, l'instrument indispensable, le lieu irremplaçable de l'écoute de la Parole, il faut avoir conscience du caractère personnel de cette affirmation. Dieu peut atteindre les êtres humains en dehors de la Bible, s'il le désire, et j'incline à croire qu'il le fait. Je ne nie pas que sa parole se fasse aussi entendre ailleurs, dans d'autres religions par exemple. Mais pour ma part, en ce qui me concerne, je n'ai pas eu et je n'ai toujours pas accès à la Parole autrement que par le moyen nécessaire mais non suffisant de la Bible. La Bible ne limite pas la liberté de Dieu, même si le chrétien ne peut pas se passer d'elle.

par André Gounelle
Professeur honoraire de la Faculté libre de théologie protestante (IPT, Montpellier)

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