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Évangile et liberté
Cahier : Jésus-Christ et les religions non-chrétienne
par Raphaël
Picon
Depuis de nombreuses années des
théologiens cherchent à repenser la foi chrétienne
à la lumière des questions que leur pose la prise
en compte de la pluralité des religions. Comment peut-on
être chrétien dans un contexte marqué par
une très forte diversité religieuse ? Comment peut-on
croire au Dieu révélé en Jésus-Christ
tout en considérant les autres religions comme étant
légitimes sur un plan théologique ? Un dialogue
particulièrement vif oppose aujourd’hui les adeptes
d’une conception pluraliste de la foi chrétienne et
du Christ à ceux qui en proposent une approche délibérément
relativiste.
haut 
Jésus-Christ et les religions non-chrétienne
Comment
croire conjointement au Christ et en un Dieu qui se révèle
là où ce même Christ n’est pas nommé et
vénéré ? Comment penser que les autres religions
ne transmettent pas seulement un enseignement sur Dieu, mais qu’elles
contribuent à révéler ce dernier ? Ces questions
sont directement impliquées par l’idée assez communément
admise, selon laquelle aucune foi en Dieu ne serait vraiment possible
en dehors de la référence à Jésus-Christ.
La Bible elle-même, dans son Évangile de Jean, ne fait-elle
pas dire à Jésus : « Nul ne vient au Père si
ce n’est par moi » ?
Ces questions animent pourtant bon nombre de théologiens contemporains,
même si la prise en compte du pluralisme ne saurait être considérée
comme nouvelle pour un christianisme qui s’est dès le début
de son histoire trouvé confronté à la diversité
religieuse et qui a de tout temps témoigné d’un pluralisme
doctrinal et spirituel. Il n’en demeure pas moins que les effets
combinés d’éléments récents, aussi divers
que la décolonisation, l’athéisme, l’émergence
de nouvelles spiritualités, la multiplicité des phénomènes
migratoires, la mondialisation, ont modifié en profondeur le rapport
que le christianisme entretient à la différence religieuse
et, en retour, l’auto-compréhension qu’il développe
de lui-même.
C’est ainsi que la théologie chrétienne a parfois
emprunté la voie d’une réaffirmation identitaire au
point de soutenir la supériorité objective du christianisme.
Il ne s’agit pas seulement ici de répondre à des expressions
d’hostilité à l’endroit du christianisme, mais
de faire entendre une conviction théologique profonde : Jésus-Christ
révèle Dieu de manière absolue, unique et indépassable.
Soucieux de tempérer cette forme d’exclusivisme chrétien,
certains théologiens se sont ressaisis de cette référence
centrale du Christ pour en faire, non plus l’instrument d’une
arrogance et d’un sectarisme, mais un pôle de reconnaissance
et d’inclusion de l’ensemble de la diversité religieuse.
Rejetant dos à dos ces deux options jugées trop exclusives
et réductrices, d’autres théologiens, plus soucieux
que les premiers d’élaborer une véritable théologie
du pluralisme, ont procédé à une ré-interprétation
originale et parfois audacieuse de la foi chrétienne et de la nature
de sa référence à Jésus-Christ. Ce sont eux
que nous souhaitons brièvement présenter. Précisons
tout d’abord ces deux démarches théologiques qu’ils
contestent.
haut
I. Jésus le Christ, ou le prisme normatif des religions
Ces deux options sont les conséquences d’une structuration
théologique particulière : un exclusivisme opérant
sur fond de « concentration christologique » pour la première,
un inclusivisme résultant d’une « reconnaissance christologique
» pour la seconde.
haut
La concentration christologique
La pensée du théologien Karl Barth (1886-1968) illustre
bien l’option de ce que l’on appelle communément
le « christocentrisme exclusif ». Comme il l’écrit
dès les premières pages de sa Dogmatique : « La
théologie ne s’occupera pas de Dieu en soi, ni de l’homme
en soi mais, du moment que Dieu est humain dans sa divinité,
son sujet sera précisément Dieu dans sa rencontre avec
l’homme et l’homme dans sa rencontre avec Dieu : le dialogue
et l’histoire dans lesquels leur communion est réalisée.
Pour cette raison, la théologie ne peut penser et parler qu’en
fixant ses regards sur Jésus-Christ. » Barth considère
que Dieu et l’homme sont séparés par une «
faille glacière », par une « zone de dévastation
», par cette « distance qualitative infinie » qu’évoquait
avant lui le philosophe danois Sören Kierkegaard. Il développe
ainsi une pensée duelle qui oppose la foi (mouvement de Dieu
vers l’homme) à la religion (mouvement de l’homme
vers un Dieu qui n’est, dans ce cas, que chimère et idole).
Ce mouvement de Dieu vers l’homme est toujours pour Barth produit
en et par le Christ. Devenu ainsi le nécessaire point de rencontre
entre Dieu et l’homme, Jésus-Christ apparaît alors
comme le véritable projet de Dieu pour l’humanité
et le grand moteur de l’histoire. Du fait de cette « concentration
», le Christ fonctionne chez Barth comme le critère de
jugement absolu et indépassable de toute altérité
religieuse.
Pour de nombreux théologiens ce modèle christologique
doit être récusé ou être totalement réinterprété.
Prendre en compte la diversité des religions et des spiritualités
conduit à reconnaître des expressions spirituelles qui
ne sont pas explicitement fondées et justifiées par
Jésus-Christ. Prendre en compte cette altérité
religieuse implique ainsi de réévaluer ce qui fonde
théologiquement notre jugement à leur égard.
Se référer à Jésus-Christ est-ce forcément
récuser ceux qui ne s’y réfèrent pas ? La
vérité du christianisme doit-elle nécessairement
être partagée par tous ? N’y a-t-il pas une manière
de comprendre le Christ et l’identité de Jésus-Christ
qui permette aux chrétiens d’asseoir la légitimité
des religions non-chrétiennes ?
À cette christologie « exclusiviste », certains
théologiens opposent une christologie de type « inclusiviste
». Il s’agira essentiellement pour eux de combiner deux
affirmations a priori contradictoires : le salut de Dieu est pour
tous, seul le Christ nous sauve.
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La reconnaissance christologique
Cette approche n’est pas uniforme et connaît au moins
trois variantes.
Certains théologiens défendent l’inclusion des
religions dans le plan de salut de Dieu. C’était notamment
le cas de Clément d’Alexandrie (150-215), l’un des
plus anciens théologiens du christianisme, lorsqu’il écrivait
dans Les Stromates : « La philosophie est un travail préparatoire,
elle ouvre la route à celui que le Christ rend ensuite parfait.
Il n’y a qu’une route de la vérité mais elle
est comme un fleuve intarissable vers lequel débouchent les
autres cours d’eau venus d’un peu partout. » Le Christ
opère comme le point de rencontre ultime d’une diversité
de voies religieuses ; le Christ est la clé de voûte
vers laquelle les religions convergent secrètement.
D’autres théologiens préfèrent s’en
remettre à l’inclusion de la présence du Christ
dans les autres religions ou chez le croyant. Le théologien
Raimundo Panikkar, né en 1918 de père indien et de mère
espagnole, a consacré son œuvre théologique à
promouvoir la possibilité d’un dialogue inter et intra-religieux.
Il écrit notamment : « Le Christ n’est pas seulement
le but que poursuit l’hindouisme, il en est le véritable
inspirateur. Sa grâce est la force conductrice, quoique cachée,
qui pousse l’hindouisme vers la plénitude de sa découverte 1. » Le
théologien catholique Karl Rahner (1904-1984), défend
de son côté l’idée d’un christianisme
anonyme. « Il existe parfaitement et doit exister, écrit-il,
un rapport, dans une certaine mesure anonyme et cependant réel,
de l’homme individuel à la concrétude de l’histoire
du salut et, par suite, à Jésus-Christ 2. » Le Christ fonctionne, non plus comme le point de convergence
ultime mais comme la force secrète, la sève invisible
et cependant vitale de toutes les religions.
D’autres théologiens valorisent l’inclusion du
programme du Christ dans les autres religions, qui peuvent partager
avec le christianisme certaines valeurs fondamentales et aider ainsi
le chrétien dans sa foi et sa recherche spirituelle. Comme
l’écrit le théologien contemporain Hans Küng
: « Dans la mesure où les religions ne contredisent pas
le message Chrétien dans ce qu’il a de plus décisif,
elles peuvent parfaitement compléter, corriger et enrichir
la religion chrétienne 3. »
Ces différentes approches, dites inclusives, confèrent
à Jésus-Christ la même valeur normative. C’est
toujours en effet le Christ qui sert d’instance normative per-mettant
de penser et de qualifier théologiquement la différence
religieuse ; c’est toujours à travers le Christ présent
en l’autre qu’il devient possible de reconnaître à
ce dernier une légitimité et de lui accorder une valeur
spirituelle. Certains théologiens, notamment John Hick et John
Cobb, considèrent cette option comme étant doublement
problématique. Elle reste trop dépendante d’une
christologie de type « exclusiviste ». Si la démarche
inclusive semble de prime abord positive dans la mesure où
elle ne disqualifie pas d’emblée les autres religions,
elle n’est pas exempte d’une certaine forme d’arrogance.
N’est-ce pas toujours, en effet, ce Christ que les chrétiens
connaissent déjà qui leur permet d’apprécier
l’autre ? Qu’en est-il alors du respect de cet autre en
tant qu’il est véritablement autre ? Cette option est,
d’autre part, réductrice et récupératrice.
L’autre ne peut-il pas, en christianisme, être théologiquement
valorisé pour lui-même, même s’il ne partage
pas les affirmations de foi de ce christianisme ?
Face à ces options, le débat christologique contemporain
oppose principalement les adeptes d’un modèle dit «
relativiste » et ceux qui défendent un modèle
que l’on pourrait qualifier de « pluraliste ». Ce
sont les termes de ce débat que nous souhaitons maintenant
rapporter en nous intéressant précisément à
deux théologiens : John Hick et John Cobb. Nous présenterons
brièvement leur pensée christologique et mettrons en
relief quelques éléments de comparaison.
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Homme sonnant le shofar dans la
synagogue de Venise. Photo D.R. |
II. Jésus le Christ, ou la métaphore de l’incarnation
Héritier d’une philosophie d’inspiration kantienne,
John Hick 4. distingue
ce qu’il appelle la « réalité dernière
» des divers « phénomènes » que sont
pour lui les différentes nominations dont « Dieu »
est l’objet. Quels que soient les noms donnés à l’absolu,
il convient donc de distinguer selon Hick une réalité
inaccessible en soi des différentes appellations utilisées
pour s’y référer, telles que « Yahvé
», « Allah » ou « Jésus-Christ ».
Ceux-ci sont différentes manières de nommer un Dieu aux
noms multiples.
La compréhension de cet absolu repose chez Hick sur trois principes
fondamentaux.
Il s’agit tout d’abord du principe de l’irréductibilité
qui postule qu’aucune religion ne peut prétendre révéler
Dieu en soi, d’une manière objective et impartiale. Penser
que cette réalité est toujours inscrite au-delà
du langage ne signifie pas qu’on ne puisse entretenir une relation
personnelle avec elle, mais qu’il est impossible de décrire
cette réalité à partir des catégories dont
nous disposons. Pour évoquer ce Dieu « en soi »,
et pour ne pas rester dépendant d’une terminologie marquée
par les seules traditions monothéistes, Hick préfère
employer les termes de « Réel » ou de « Réel
absolu ». Il s’agit ensuite du principe de pluralité
qui souligne que la nature de ce « Réel » est toujours
déterminée par la relation que nous entretenons avec lui.
Hick postule que notre rapport au « Réel » est multiple
et prend lui-même différentes formes selon la variété
des traditions de sa propre réceptivité. Il s’agit
enfin du principe d’égalité qui implique que si aucune
théologie ne peut dire le tout de Dieu, cela ne signifie pas
pour autant qu’elles sont fausses, à l’instar de ces
cartes bidimensionnelles qui prétendent illustrer une Terre tridimensionnelle.
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Enfants-Moines bouddhistes. Photo
D.R. |
Du littéralisme à la métaphore
Pour le théologien britannique, la doctrine de « l’incarnation
», telle qu’elle est traditionnellement comprise, est incompatible
avec une approche pluraliste de la réalité.
« La doctrine chrétienne traditionnelle affirme qu’il
n’y a qu’une seule incarnation et que Jésus, qui
est Dieu incarné, a institué l’Église chrétienne.
Et il semble évident qu’étant venu sur terre afin
de fonder une nouvelle religion, Dieu cherche à supplanter
toutes les autres et à embrasser la totalité de la race
humaine. Mais cela est clairement incompatible avec une compréhension
pluraliste du Christianisme pour laquelle celui-ci est une réponse
de salut parmi d’autres à la réalité ultime
que nous appelons Dieu 5. »
Dans son ouvrage intitulé The Metaphore of God Incarnate,
Hick explique qu’avant les Conciles de Nicée et de Chalcédoine,
le langage chrétien exaltant la figure du Christ obéissait
à une fonction liturgique et dévotionnelle qui ne prétendait
apporter aucune précision ni aucune rationalité théologique.
Cette terminologie ressortissait du registre d’un discours amoureux
dans lequel toutes les extravagances et les exagérations sont
pertinentes tant qu’elles ne sont pas interprétées
d’une manière littérale. À partir du moment
où en christianisme s’est amorcée une réflexion
conceptuelle sur l’incarnation, le langage appliqué à
Jésus-Christ a tendu selon Hick à se rationaliser et
à devenir littéral.
Hick se propose alors de comprendre l’incarnation en renouant
avec le langage métaphorique pré-conciliaire. Cette
compréhension métaphorique de l’incarnation est
particulièrement vive dans la culture contemporaine. Ne disons-nous
pas, par exemple, que de Gaule « incarne » la France libre
de la seconde guerre mondiale, ou que George Washington « incarne
» l’indépendance américaine de 1776 ? En
employant ce terme « d’incarnation » nous précisons
quelque chose d’important et de décisif sur la personnalité
et sur le rôle de ces deux figures historiques. En appliquant
à Jésus cette compréhension métaphorique,
John Hick interprète l’idée de l’incarnation
de Dieu en Jésus en soulignant les éléments suivants.
Dans la mesure où Jésus réalise la volonté
de Dieu, Dieu agit à travers lui dans le monde et s’est
donc « incarné » à travers la personne de
Jésus. Puisque Jésus réalise la volonté
de Dieu, il devient possible de dire de Jésus qu’il «
incarne » le message de Dieu pour l’humanité. Enfin,
dans la mesure où Jésus a mené une existence
portée par l’amour et par la charité, il «
incarne » dans son existence l’amour infini de Dieu pour
l’humanité.
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Le refus de la divinité de Jésus
Dans son ouvrage intitulé The Rainbow of Faith, Hick dresse
un réquisitoire sévère contre le principe de
la divinité de Jésus. De Constantin à nos jours,
l’absolutisation de la figure du Christ a toujours occasionné
selon le théologien de nombreux maux : « l’antisémitisme
», le « colonialisme », le « patriarcalisme
». « La cause de tous ces maux n’est pas christologique,
mais les hommes ont caché leur avidité, leur égoïsme
et leur cruauté derrière cette doctrine de l’incarnation
ontologique de Jésus 6. »
Pour John Hick, Jésus était exclusivement un homme,
mais un homme entièrement ouvert à la présence
de Dieu. Jésus était ainsi totalement déterminé
dans sa vie par la présence de Dieu. C’est la force de
cette présence qui lui a permit de rendre Dieu vrai pour son
entourage et de bouleverser la vie de celles et ceux qui l’ont
rencontré.
La conception du « Réel » que défend le
théologien, ainsi que sa compréhension de l’incarnation,
le poussent alors à inviter les chrétiens à se
recentrer sur Dieu et non plus seulement sur le Christ. Il convient
dit-il de « retrouver le vrai centre autour duquel tournent
toutes les religions : Dieu, la réalité ultime, le Réel
». Seule cette « révolution » peut selon
Hick mettre un terme à l’arrogance des chrétiens
et leur permettre de dialoguer à égalité avec
les membres d’autres religions.
Voyons maintenant comment un autre théologien, John Cobb,
propose lui aussi de dépasser les voies de cet exclusivisme
et de cet inclusivisme.
haut
III. Jésus le Christ, comme principe pluraliste de transformation
créatrice
Pour John Cobb 7.,
Dieu est une force de nouveauté et de créativité
qui transforme le monde, l’ouvre sur l’avenir et ne cesse
de l’enrichir de nouvelles potentialités. Dieu est donc
un principe de vitalité, une source de motivation, un appel à
la transformation. Croire en Dieu, être touché par sa présence,
c’est être réaffirmé dans son existence et
être ainsi transformé de manière créatrice.
Dieu intervient donc dans ce monde en ne cessant de le transformer,
en l’ouvrant sur de nouvelles possibilités, et en étant
lui-même transformé par les différentes composantes
du réel. Dieu n’est pas impassible et indifférent
à ce qui arrive dans le monde et dans nos vies, il est affecté
par les événements de l’histoire 8. John Cobb identifie le Christ à cette action transformatrice
de Dieu dans l’histoire. Le Christ n’est autre que Dieu qui
transforme, « ce qui nous déplace au-delà de ce
que nous avons été, ce qui nous transforme d’une
manière créative et nous ouvre sur le futur ».
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Le Christ comme puissance de transformation
Cobb rappelle combien nous nous trompons lorsque nous utilisons
le mot de « Christ » comme un complément au nom
de Jésus. Ce mot « Christ » désigne en effet
une fonction, un titre et non le nom de famille de Jésus !
Le Christ ne désigne pas une personne spécifique ou
un référent spirituel mais ce processus particulier
de transformation à l’œuvre dans le monde, qui l’ouvre
à la nouveauté et condamne tout ordre établi.
« L’appel du Christ enrichit à chaque instant notre
existence de possibilités de se réaliser nous-mêmes
de telle manière qu’il en résulte un bien pour
nous-mêmes et pour les autres [...] Le Christ est présent
en tant qu’il est l’appel qui donne la vie, l’appel
à être plus que nous n’étions, à la
fois pour notre propre intérêt et dans l’intérêt
des autres 9. »
Le Christ ne désigne pas n’importe quel changement ou
modification, mais bien l’action transformatrice et créatrice
de Dieu dans le monde. Ce Dieu qui travaille le réel n’agit
pas de manière indéterminée. Il œuvre en
fonction d’un projet particulier, il cherche à conduire
les entités qui composent le réel vers plus d’harmonie,
à rendre le monde toujours plus harmonieux, moins déchiré
et torturé. Ces transformations conduisent vers un homme moins
démuni économiquement, affectivement, spirituellement,
plus heureux et riche à tous les points de vue.
Il est certes possible de trouver chez Cobb une nouvelle forme d’inclusivisme.
Le Christ, comme fonction transformatrice de Dieu dans le monde, fonctionne,
en effet, anonymement ailleurs que dans le christianisme. Mais à
la différence de l’inclusivisme décrit plus haut,
le Christ ne désigne pas ici un enseignement, une doctrine
ou une présence spirituelle à reconnaître en l’autre.
Le Christ que nous pouvons retrouver en l’autre est une occasion
de transformation créatrice, l’offre d’une nouveauté,
et non la retrouvaille de ce qui déjà acquis et connu.
Notons que dans cette perspective, Cobb ne valorise pas l’autre
au nom d’une éthique soucieuse de défendre le droit
à la différence ou d’une morale qui chercherait
à approuver les choix de vie, de pensée et de foi des
uns ou des autres. Cobb défend l’altérité
au nom d’une conception du réel qui la rend nécessaire.
L’absence de différence empêcherait en effet toute
relation et toute transformation. Plus l’autre est pris en compte,
plus les potentialités de transformation sont fortes, plus
le Christ est présent.
haut
Le Christ comme instance de relativisation
Christ est présent dans le monde et travaille la réalité
dans une résistance permanente à toute forme d’inertie.
L’action transformatrice du Christ passe par une désacralisation,
par une relativisation des croyances, des pratiques religieuses, des
systèmes de pensée, de tout ce qui risque de devenir
absolu. Sans cette relativisation, aucune transformation ne serait
possible. « Le mot Christ désigne un processus immanent
de relativisation de tout objet et de toute affirmation. » C’est
ainsi que pour Cobb la foi chrétienne ne peut consister en
adhésion à des formulations figées, jamais discutées,
et devenues ainsi idolâtres. « Célébrer
le Christ vivant, écrit Cobb, un Christ qui nous appelle à
chaque instant à nous laisser nous transformer par les nouvelles
possibilités que Dieu nous donne en ce moment, n’est en
rien idolâtre 10. »
Le Christ, pensé comme puissance de relativisation, devient
cet élément créateur d’un monde constamment
animé, enrichi, ouvert à la possibilité d’une
transformation. Dans cette perspective, l’anti-christ n’est
pas tant la négation du nom du Christ, que le refus de son
action transformatrice et donc de son action de relativisation. «
Le Christ qui nous ferme à la critique de nos propres croyances
et pratiques, nos croyances christologiques comprises, est une idole.
Servir le Christ consiste à s’ouvrir à de telles
critiques 11. » C’est ainsi que ce Christ, compris comme puissance de
relativisation, peut conduire selon Cobb jusqu’à l’abandon
même de la référence au Christ !
S’il est nécessaire selon Cobb de dissocier les termes
« Christ » et « Jésus », le théologien
considère néanmoins que seul Jésus nous permet
de comprendre ce qu’est pour nous le Christ.
haut

Culte dans un temple aux États-Unis.
Photo D.R. |
Jésus : un homme totalement Christ
Dire de Jésus qu’il est le Christ revient à dire
que nous interprétons son existence comme étant organisée
par le principe dynamique « Christ ». Jésus est
le Christ dans la mesure où il se consacre intégralement
au service de sa fonction d’être Christ. « Dieu est
présent dans et pour chacun de nous [...] Mais en Jésus,
Dieu est présent au degré le plus fort qu’une créature
puisse incarner son créateur [...] Alors que Christ est incarné
en tout le monde, Jésus est pleinement le Christ parce que
son incarnation est constitutive de son être. »
L’ensemble de la vie de Jésus est donc consacré
à l’exercice de sa fonction d’être Christ,
d’être habité par cette action transformatrice et
créatrice de la réalité. Ce qui fait de Jésus
le Christ et ce qui le rend unique ne repose donc pas sur la présence
de Dieu incarnée en lui mais sur le mode radical et optimal
de cette présence.
Une telle compréhension amène Cobb à récuser
l’idée que Jésus, en soi, serait de nature divine.
Celui-ci reste un homme. C’est d’ailleurs précisément
parce qu’il est humain, que l’incarnation ne nous renvoie
pas à un événement extra-ordinaire mais à
une dynamique qui traverse le réel et l’existence de chacun.
Dieu ne cesse en effet de s’incarner dans tout ce qu’il
transforme et renouvelle.
haut 
Un Christ pour les autres
Deux christologies proches mais différentes
Comme nous l’avons vu, chacune de ces deux conceptions du
Christ permet à la théologie de dépasser un
exclusivisme sectaire et un inclusivisme réducteur. Hick
et Cobb se retrouvent dans leur refus de diviniser la personne de
Jésus sans pour autant la dévaloriser et la marginaliser.
Malgré ce point commun, ces deux christologies sont différentes
par le projet théologique qui les motive. On peut qualifier
l’option de Hick de « relativiste » dans le sens
où son souci premier est de postuler l’égalité
de toutes les religions par rapport à la révélation
commune qui les fonde. Les religions sont toutes « relatives
» dans le sens où elles sont reliées au même
« Réel absolu ». Notons d’ailleurs que ce
terme de « relativisme », appliqué aux religions,
ne veut aucunement dire qu’elles sont toutes identiques. Chacune
d’elle révèle au contraire, selon Hick, un aspect
spécifique du « Réel ». L’option
de Cobb ne vise pas tant à souligner l’égalité
formelle de toutes les religions qu’à les mettre mutuellement
en relation afin qu’elles se transforment réciproquement.
Pour lui, chaque religion révèle, à travers
son dynamisme, un Dieu créateur qui transforme sans cesse
la réalité. Le Christ est justement ce qui désigne
ce Dieu acteur de l’histoire. Pour privilégier le dialogue
et la rencontre, Hick nous décentre du Christ alors que John
Cobb nous recentre sur le lui.
Un dialogue différent
Dans le contexte du dialogue inter-religieux ces deux options
ne produisent pas les mêmes effets. Pour Cobb, le dialogue
est une nécessité essentiellement existentielle et
identitaire. Sans rencontre de l’autre nous serions voués
à une entropie mortifère et perdrions toute possibilité
d’être transformés. Nous resterions figés
dans des identités imperméables à toute modification,
à tout enrichissement et à toute possibilité
d’avenir. Pour Hick, le dialogue est une nécessité
essentiellement théologique. Grâce au dialogue nous
prenons acte des limites de nos options théologiques. L’autre
est celui qui nous permet de découvrir autre chose sur cette
réalité ultime qui nous dépasse tous de la
même manière.

Salle de prière d’une
mosquée en Malaisie. Photo D.R. |
Une insatisfaction réciproque
Pour Cobb, l’option de Hick n’est pas satisfaisante
car elle dévalorise trop fortement le Christ. Celui-ci doit
rester au centre de la théologie chrétienne comme
ce qui désigne de manière souveraine ce principe dynamique
de créativité. L’option de Hick ne lui semble
pas satisfaisante car son concept de « Réel absolu
» demeure selon Cobb une « pure abstraction ».
Au-delà de la représentation il y a toujours, selon
ce dernier, de la représentation. Il est donc impossible
pour Cobb de se projeter au-delà des phénomènes
pour y repérer une chose en soi, abstraite de toute formulation.
Pour Hick, l’option de Cobb n’est pas satisfaisante car
son christocentrisme n’est pas dénué d’une
certaine forme d’arrogance. Si le Christ ne nous renvoie ni
à une doctrine, ni à une entité spirituelle,
pourquoi alors parler encore du Christ ? Pourquoi ne pas choisir
un autre mot pour désigner cette action transformatrice ?
Pour Cobb la réponse à cette question est évidente
: il convient de rester fidèle à sa propre tradition
et à son lexique particulier afin de ne pas sombrer dans
le relativisme, et ce, même si cette fidélité
impose de transformer la tradition pour l’ouvrir aux autres.
Cobb entend précisément enrichir le christianisme
en faisant du Christ qui le fonde un principe d’ouverture dont
le christianisme n’a pas le monopole.
Malgré les insatisfactions qu’ils peuvent susciter,
il n’en demeure pas moins que John Hick et John Cobb proposent
chacun un modèle christologique rigoureux, original, animé
d’une intention fort louable: celle de construire un monde
où la diversité est valorisée, où le
Chrétien est avec l’autre sans pouvoir prétendre
au monopole de la vérité. Il est donc possible, à
lire ces théologiens, d’être chrétien sans
rejeter les religions non-chrétiennes, de nous référer
à ce Jésus qui nous « conduit au Père
» sans croire que tout autre chemin vers Dieu s’en trouve
pour autant condamnés. Le « Père », n’est-il
pas d’ailleurs une manière particulière de parler
d’un Dieu toujours plus englobant et ultime ? 
Raphaël
Picon
Professeur de théologie pratique à la Faculté libre de théologie protestante (IPT, Paris)
haut 
Notes
- 1. Raimundo Panikkar, «
The Jordan, the Tiber and the Ganges », in : The Myth
of Christian Uniqueness, Maryknoll, New-York, Orbis Books, 1989.
- 2. Karl Rahner, Traité
fondamental de la foi, Paris, Le Centurion, 1983, p. 343.
- 3. Hans Küng, Une
théologie pour le troisième millénaire,
Paris, Le Seuil, 1989, p. 343.
- 4. John Hick est né
en Grande-Bretagne en 1922. Il a étudié à
Edinburgh, Oxford et Cambridge et a enseigné à
Birmingham et à Claremont (là où enseignait
Cobb). Il a aussi été pasteur de l’Église
réformée Unie aux USA. Il a publié de nombreux
ouvrages dont certains sont devenus incontournables en théologie
des religions ; c’est le cas de The Myth of God Incarnate
en 1977 ou du The Myth of Christian Uniqueness en 1989.
- 5. Ibid. p. 87.
- 6. Ibid. p. 99.
- 7. Né en 1927 à
Kobé au Japon. Cobb est pasteur en Georgie pendant quelques
années avant de devenir professeur à Emory puis
à Claremont en Californie. Il y fonde le Center for Process
Studies au début des années 70. Il a publié
une trentaine d’ouvrages sur des sujets théologiques
mais aussi sur des sujets de société avec un éclairage
théologique (éducation, biologie, économie...).
Pour en savoir plus sur la christologie de Cobb on lira : André
Gounelle, Le Christ et Jésus, Paris, Desclée,
1990, et Raphaël Picon, Le Christ à la croisée
des religions, Paris, Van Dieren Éditeur, 2003.
- 8. Nous lirons pour cela
: André Gounelle, op. cit.
- 9. John Cobb, Christianisme-Bouddhisme,
Genève, Labor et Fides, 1988, p. 161.
- 10. John Cobb, Christ
in a Pluralistic Age, Philadelphie, The Westminster Press, 1973.
- 11. Ibid.
haut 
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