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Évangile et liberté
Que sera la famille au XXIe siècle ?
D’après le Petit
Larousse, la famille est l’ensemble formé par le père,
la mère et les enfants. La déclaration universelle
des droits de l’homme de 1948 proclame: «La famille est
l’élément naturel et fondamental de la société.»
La raison d’être majeure des familles a d’abord
été la transmission de la vie, mais aussi celle des
coutumes et des rites. Avec l’évolution de la société
au siècle dernier, qui perd confiance en l’avenir et
idéalise la liberté individuelle, les familles transmettent
de moins en moins le devoir d’obéissance. L’importance
prise par le présent fait perdre en partie la relation au
passé, donc la religion.
La famille évolue rapidement depuis quelques dizaines d’années.
Vie en couple sans mariage, divorces, familles monoparentales, remariages
sont de plus en plus fréquents. Beaucoup d’enfants sont
partagés entre père et mère, et vivent avec
des demi-frères, demi-sœurs, beaux-parents. Cette évolution
a des répercussions sur la structuration des enfants. Leur
éducation subit les contrecoups de ces évolutions,
et de la culpabilité que peuvent ressentir les adultes. Elle
subit également les conséquences d’idées
nouvelles apportées par Françoise Dolto il y a cinquante
ans, pas toujours bien comprises, et qui conduisent alors à
une perte de repères pour les enfants.
La famille «traditionnelle» est-elle liée à
la religion? Dans Gn 1,27-28 Dieu crée le couple homme-femme
et leur ordonne la procréation. Lorsqu’il cite ce texte
en Mc 10,6-9, Jésus «oublie» le verset 28. Le
couple existe en soi, les enfants cessent d’être un devoir
pour devenir un choix gratuit, pour la joie et l’amour. «La
naissance d’un enfant ne fait pas la famille; elle manifeste
publiquement qu’il y avait un lien déjà là,
qui avait son sens en lui-même et qui permet l’accueil
d’un enfant.» (Jean-Daniel Causse, Dossiers Débats
2000, ERF). Si les catholiques ont une vision assez stricte du couple
et de sa sexualité, les protestants ont des idées
plus souples. Il existe pourtant des cérémonies religieuses
(mariage, baptêmes) qui ponctuent la vie des familles, protestantes
comme catholiques. Mais pour les protestants, optimiser l’amour
et le respect de chacun est préférable à une
règle rigide; ils sont donc libres de réfléchir
à d’autres schémas.
Anne-Catherine Masson, pédopsychiatre et thérapeute
familiale, est confrontée, dans sa vie professionnelle, à
des familles déchirées, cassées, recomposées,…
Elle voit des enfants en détresse, qu’elle estime de
plus en plus insatisfaits, incapables de subir la moindre frustration.
Elle réfléchit dans les pages qui suivent à
l’évolution récente de la famille et de l’éducation.
Elle explique les risques des dérives actuelles, et ses craintes
pour l’avenir.
M.-N. et J.-L. Duchêne

Les trois photos qui illustrent
ce cahier sont de Norbert Ghisoland
(Voir article).
© Marc Ghuisoland, Frameries (Belgique)
Nous remercions fraternellement
Marc Ghuisoland de son autorisation à reproduire ces
photographies faites par son grand-père. |
haut 
Que sera la famille au XXIe siècle?
Pédopsychiatre, j’ai
été étonnée de voir depuis quatre ou cinq
ans une modification franche des comportements des enfants que je
rencontre; subitement, en effet, depuis l’an 2000, une proportion
étonnante de ces enfants de 3 à 8 ans que leurs parents
m’amènent en consultation pour des raisons variées,
présente des points communs précis: une grande réticence
à obéir, une mauvaise tolérance de la frustration,
et une incapacité à attendre. Ils veulent tout, tout
de suite, font la sourde oreille ou traînent quand on leur demande
de renoncer à leurs occupations, font une colère chaque
fois qu’ils sont «contrariés». J’ai d’abord
évoqué un biais dans mon «recrutement».
Puis j’ai appris que mes collègues, les enseignants, les
moniteurs de sports et enseignants artistiques, les éducateurs,
étaient tous confrontés au même problème.
Par exemple, un professeur des écoles, enseignant en classe
de CP, me disait récemment qu’un tiers des élèves
de sa classe avaient un niveau «affectif» de 4 ans, malgré
un niveau intellectuel normal de 6 ou 7 ans. Cette tendance comportementale
se confirmant année après année, pour les enfants
nés après 1996, nous avons tenté d’en rechercher
les causes.
Nous avons d’abord remarqué que cela était indépendant:
- du travail des mères
- du milieu social, professionnel, financier
- du sexe de l’enfant
- du mode d’éducation reçu par les parents: ces
jeunes parents, nés autour de 1968, ont pour certains été
élevés avec laxisme (le «interdit d’interdire»
pour lequel s’étaient battus leurs parents), pour d’autres
de manière traditionnellement autoritaire.
La séparation des parents ne semblait pas non plus une cause
majeure en soi.
Les facteurs en jeu nous ont donc paru plus cachés, profondément
ancrés dans les inconscients des jeunes parents. Nous allons
tenter de les cerner, avant de décrire schématiquement
deux types des «nouveaux enfants» qu’ils entraînent
et d’imaginer quels adultes ils pourront être.
Évolution de la société
Durant des millénaires, la société a été
très stable, malgré les guerres. Les familles traditionnelles
suivent, encore aujourd’hui, le même principe: le passé
sert de modèle pour préparer les nouvelles générations
au futur, qui paraît ainsi prévisible. La famille traditionnelle
a pour fonction essentielle la transmission de la vie, des gènes,
du patrimoine, mais aussi de la mémoire, des coutumes et rites,
du «mythe familial». La survie du groupe repose sur l’obéissance,
aux dépens des choix individuels. Les croyances religieuses
fortes font espérer la possibilité du bonheur dans l’Au-delà.
Puis, à partir de la Révolution française, un
autre modèle de société est apparu parallèlement,
visant à élaborer un futur meilleur sur terre, pour
les générations suivantes, en s’appuyant sur la
raison et la technologie. Dans les deux cas, le devoir est la valeur
essentielle transmise par les parents aux enfants. Le respect du devoir
est le prix à payer pour conserver sa place dans une communauté
d’appartenance forte. C’est après la Première
Guerre mondiale qu’a commencé à émerger
l’idée du caractère imprévisible de l’avenir,
puis, plus récemment, la disparition de la croyance dans les
effets positifs du progrès. Le passé étant de
plus en plus disqualifié, c’est sur le présent
seul que se fondent les familles contemporaines: elles pensent souvent
ne rien avoir à transmettre.
Ce sont les enfants de ces familles, apparues vers 1965 dans tous
les pays occidentaux, que nous voyons arriver aujourd’hui dans
nos consultations, peut être pas plus «troublés»
que les autres, mais certainement autrement «troublés».
Sur le plan de la société, globalement, l’importance
prépondérante accordée au présent aujourd’hui
a d’autres conséquences:
- La diminution de l’impact et des religions classiques (non
extrémistes) et des rituels sociaux,
- L’ingérence croissante de la société
dans les familles, que le tissu social et familial élargi
ne régule plus, société qui est devenue très
sensible à toute violence.
- Enfin, et surtout la société d’aujourd’hui
semble entièrement soumise au règne de l’argent.
Le capitalisme étant en train de se «mondialiser»,
ses défauts vont probablement s’étendre aussi.
Le plus visible en est la «préconisation médiatico-publicitaire»:
les médias, et la publicité dont ils sont les supports,
ont créé un système pervers qui supprime l’analyse
des besoins par un individu lui-même, et la remplace par la
soumission à des suggestions séduisantes (souvent
au sens sexuel même) qui, en apparence, sont au service du
bien-être de l’individu, mais en réalité
sont au service des intérêts commerciaux et financiers
des entreprises. L’individu, qui se pensait libéré
du Devoir, doit se créer une identité, en faisant
des choix réussis, dont il est responsable.
- Le principe central de notre société que transmettent
les médias est ainsi devenu la recherche du bonheur ici et
maintenant par «l’épanouissement personnel»
de l’individu. Le seul péché semble de «ne
pas être heureux», évoquer les devoirs des individus
est devenu une transgression. Dans l’hédonisme am-biant,
le milieu professionnel est de plus en plus dur, exigeant, sans
pitié, après l’optimisme des «30 glorieuses»;
il est marqué par une grande instabilité et des rapports
superficiels qui demandent une adaptabilité, une flexibilité
et une soumission majeures.
Évolution des familles
«Réussir sa famille» est devenu l’aspiration
la plus fréquente, aujourd’hui.
- La famille élargie reste importante: cependant, le mode
de vie urbain a supprimé tout le support matériel,
affectif et rituel qu’apportait «la parentèle».
Les grands-parents sont rarement un soutien, éloignés
géographiquement, pris par leur travail, leurs propres divorces
et nouveaux couples, leurs propres parents très âgés
(élément nouveau apporté par le gigantesque
bond qu’a fait l’espérance de vie depuis 50 ans),
ou considérés hors course par la rapidité de
l’évo-lution de la société.
- La «nouvelle conjugalité» est maintenant majoritaire
dans la région parisienne. Le couple n’est plus institutionnalisé,
mais contractualisé, donc précaire, même s’il
est toujours souhaité par les jeunes adultes. Ceux-ci, toujours
sous la pression des médias, attendent du couple le Bonheur,
jour après jour. Ils pensaient échapper à la
contrainte du mariage à vie, ne garder que «le meilleur»
et laisser «le pire»; ils ne peuvent éviter longtemps
les sacrifices qu’impose la vie à deux quand on veut
en retirer une sécurité affective. L’émancipation
et le travail des femmes, les «nouveaux pères»
qui tiennent à être proches de leurs petits, ont beaucoup
apporté à l’équili-bre des enfants: ce
sont les liens affectifs qui donnent un sens à l’existence.
Cependant, dans les familles traditionnelles, que ce soit le père
ou la mère qui dirige à l’intérieur de
la maison, cela est clair pour chacun. Aujourd’hui, il y a
souvent deux chefs qui se disputent le pouvoir dans la famille:
cela évite le despotisme, mais majore la fragilité
du couple, majore le pouvoir, la culpabilité et l’angoisse
des enfants, sujets et victimes de ces conflits. Les thérapeutes
familiaux ont ainsi inventé la «godille familiale»:
chaque parent est le chef alternativement 8 ou 15 jours, montrant
aux enfants le respect mutuel et la cohésion présents
dans le couple parental. Quand le «CDD» conjugal touche
à sa fin, parents et enfants ont un immense travail psychique
à faire: d’abord un travail de deuil de «l’ancienne
famille», tout en tâchant de constituer une famille
«mono-parentale». Dans ce cas, l’enfant, souvent
l’aîné, gagne une place de compagnon, de soutien
de l’adulte qui a sa «garde» (souvent encore la
mère). La différence de génération s’estompe,
avec les risques, séduisants pour l’enfant mais fort
coûteux à long terme, d’avortement d’enfance.
C’est probablement ce qui explique les troubles surprenants
que présentent les enfants dont les parents se remarient,
après plusieurs mois de séparation.
La garde alternée, de plus en plus fréquente, est
une solution moderne à un problème qui remonte à
Salomon. Elle est certainement très déstabilisante chez
des enfants jeunes (avant 6 ans?). Chez les plus grands, elle peut
être une solution aux «conflits de loyauté»
que vivent ces enfants.
Avec maintenant plusieurs décennies de recul, sociologues
comme «psys» s’accordent à penser que les
enfants de parents divorcés ne vont pas plus mal que les autres,
à condition impérative que chacun des deux parents sache,
quelles que soient sa tristesse ou sa colère contre son ex-conjoint,
respecter ses enfants, et donc respecter leur autre parent, et ne
pas utiliser ses enfants comme une arme contre cet ex-conjoint. La
séparation des parents confronte les enfants à leurs
tentatives de reconstitution d’un nouveau couple; ils sont donc
souvent témoins de la sexualité, plus ou moins discrète
de leurs parents, à «l’âge de latence»,
c’est à dire à un âge où leurs investissements
scolaires et sociaux de-mandent un refoulement de leurs préoccupations
sexuelles, ou à l’adolescence, où les circonstances
les placent en rivalité avec leurs propres pa-rents.
Il semble donc que ces nouvelles familles, qui
vivent avec l’illusion du libre choix, soient soumises
à l’obligation d’aimer, d’être libre
et heureux: cette tyrannie du désir affaiblit les liens
d’appartenance familiale et majore le sentiment d’insécurité. |
La fréquente instabilité de ces nouveaux couples confronte
les enfants à un, ou deux parents peu disponibles psychiquement,
et à des ruptures itératives avec ces «ami(e)s»
successifs de leurs parents, et avec les enfants de ceux-là.
Au bout de quelques années, ils ne tentent même plus
de s’attacher aux cohabitants de passage.
Quand un couple stable se reforme, là encore, l’adaptabilité
des enfants est mise à rude épreuve. Depuis des siècles,
des enfants sont soumis à des ruptures dans leurs «figures
parentales»: des enfants étaient confiés à
des proches ou des nourrices pour plusieurs années, puis repris
par leurs parents bio-logiques. La fréquence des décès
les confrontait à des beaux-parents souvent décrits
comme rejetants, voire mal traitants. Les séquelles de ces
ruptures successives peuvent être graves. Notre époque
les confronte à une pluri-parentalité simultanée:
ces enfants ont en même temps un père et un (voire plusieurs)
beaux-pères, une mère et une (voire plusieurs…)
belles-mères. Ils ont parfois une dizaine de (beaux) grands-parents.
Leur adaptabilité est aussi mise à rude épreuve
autour des nouvelles fratries: entre leurs demi-frères et sœurs
(et leur demi-chien…), et leurs «quasi» frères
et sœurs, (enfants du premier couple de leurs beaux-parents),
ils peuvent passer d’un rang d’aîné à
celui de cadet, en fonction des jours… Ceux qui vont bien, à
qui les adultes ont clairement expliqué la situation, se repèrent
parfaitement bien dans ces généa-logies psychiques et/ou
biologiques. Mais n’est-ce pas trahir papa que d’accepter
que le nouveau compagnon de maman fasse un foot avec moi? Chaque nouveau
couple «bricole» le type de relation que va avoir le beau-parent
avec les enfants du premier lit, et cette relation est souvent évolutive
dans le temps, les sentiments de chacun étant très complexes.
En fonction de son âge, et de son expérience de la parentalité,
le nouveau conjoint aura plus ou moins envie de s’investir dans
un rôle éducatif vis-à-vis de ces enfants qui
ne sont pas les siens. Mais le parent biologique lui refuse parfois
ce rôle, qu’il (elle) avait déjà bien de
la peine à partager avec son premier conjoint. Et les enfants,
tiraillés entre leur loyauté à Papa et leur loyauté
à Maman, refusent souvent ce rôle au beau-parent. Souvent,
le nouveau couple cède pour se faire accepter, mais jusqu’où
céder? Le «nouveau» doit-il se laisser insulter
pour être toléré? Cependant, mon expérience
des couples recomposés après un veuvage me montre les
grandes difficultés qu’ils ont aussi, en raison d’une
culpabilité qui peut être encore plus vive vis-à-vis
du parent décédé.
«L’homo-parentalité» est une autre facette
de ces problèmes. Les quelques enfants que j’ai vus dans
ce contexte, paraissaient aller bien, mais ils étaient élevés
par des parents homosexuels très motivés et attentifs.
La multiplication des familles homosexuelles va probablement voir
augmenter le nombre des parents homosexuels fragiles psychologiquement,
ou en conflits (qui paraissent fréquents et très passionnés
dans ce milieu) et donc les difficultés se reporter sur les
enfants.
Il semble donc que ces nouvelles familles, qui vivent avec l’illusion
du libre choix, soient soumises à l’obligation d’aimer,
d’être libre et heureux: cette tyrannie du désir
affaiblit les liens d’appartenance familiale et majore le sentiment
d’insécurité.
Évolution de l’éducation
Que les parents forment un couple traditionnel, apparemment durable,
ou un couple éphémère en fonction de leurs désirs,
les principes éducatifs actuels ont beaucoup de points communs.
Les quelques parents traditionnels qui tentent encore de résister
s’exposent ainsi à de grandes difficultés, car
ils sont amenés à se rigidifier pour maintenir leurs
positions, alors que, même sans télévision, ordinateur,
ni Internet, même dans des écoles religieuses «hors
contrat», leurs enfants sont fascinés par ce que vivent
«les autres», qu’ils idéalisent terriblement.
La majorité des jeunes parents, qu’ils aient été
élevés de manière traditionnelle ou «soixante
huitarde», se fient moins à ce que leur ont transmis
leurs parents, ou à leurs réflexions, qu’aux médias
dans leur recherche d’un modèle éducatif.
Les idées centrales en ont été énoncées
par Françoise Dolto, il y a cinquante ans. Elles ont apporté
des bouleversements très positifs dans l’éducation
des enfants. Malheureusement, ces idées ont été
schématisées, figées, et ces principes novateurs
sont devenus aujourd’hui des problèmes majeurs. «L’enfant
est une personne»: il est devenu un enfant roi; «il faut
parler aux enfants»: les mères d’aujourd’hui
parlent tellement que les enfants ne les écoutent plus, elles
ne savent plus faire les gestes, utiliser les tons de voix in-dis-pensables
pour se faire obéir par un jeune en-fant, et donc lui apprendre
à obéir.
En outre, les parents en détresse s’en autorisent pour
se permettre de «tout dire» à leurs enfants: il
y a beaucoup moins de secrets de famille toxiques, mais beaucoup plus
de confidences, toxiques d’une autre manière…
Les nombreux magazines tournés vers les familles et les enfants
ont longtemps orienté leurs articles dans le sens dominant
de la société («comment l’aider à
s’épanouir»). Depuis quelques mois, ils semblent
revenir vers des principes éducatifs plus traditionnels («comment
lui dire non»), tout en confrontant les parents, dans les publicités
encartées, avec les messages subliminaux inverses («faites
vous plaisir», «le temps ne compte plus»).
L’alliance de ces modifications sociales et des modifications
familiales ont des conséquences majeures dans l’éducation
des enfants. L’hédonisme en est devenu le repère
central, les parents disant rechercher «l’épanouissement»
de leur enfant en premier lieu. Ils sont de plus en plus nombreux
à être terrifiés à -l’idée
que leurs enfants souffrent d’inconforts minimes ou leur en veuillent,
et ne les aiment plus s’ils imposent quoi que ce soit. Dans ces
systèmes consensuels, les parents tentent de faire fonctionner
la famille comme une démocratie, le lien adultes/ enfants paraît
symétrique jusqu’au moment où les parents, qui
ne veulent pas renoncer à leur épanouissement à
eux, ne supportent plus, et recourent au marchandage, à la
séduction ou à la force. Les explosions de colère
d’un parent sont inconstamment efficaces, mais toujours très
coûteuses en temps, en énergie, et en estime d’elle-même
pour l’ensemble de la famille. Les enfants intègrent ces
types de résolution des conflits, ce qui explique l’augmentation
de la violence en milieu scolaire. Beau-coup de parents demandent
devant moi à leur enfant, à la suite de notre entretien,
s’il veut bien désormais accepter qu’ils lui fixent
des limites, s’il veut bien qu’ils l’éduquent!
Ces parents n’ont pas intégré que les conflits
sont inévitables dans toute relation: les conflits n’entraînent
pas la destruction du lien affectif, ils contribuent à le construire.
La philosophe Hanna Arendt faisait bien la différence entre
autorité, contrainte (par la force) ou la persuasion (par le
raisonnement ou la séduction). L’autorité réside
dans la reconnaissance de la hiérarchie, c’est--à-dire,
dans une famille, dans la reconnaissance de la différence entre
parents et enfants.
Une autre caractéristique de la vie enfantine actuelle est
l’exposition précoce à la sexualité adulte.
En effet, les parents en pleine «lune de miel» lors de
leurs rencontres amoureuses après une séparation, ne
préservent guère le mystère de leur intimité.
La symétrie des relations pousse les parents attendris à
nommer «fiancé» ou «l’amoureuse»
l’ami(e) de leur enfant lorsqu’il a des amitiés fortes.
La prohibition de l’inceste devient problématique dans
les familles recomposées. Sur le plan de la société,
la télévision et les publicités dans la rue,
le métro, sur les kiosques à journaux exposent les enfants,
souvent sans commentaires des parents, aux images d’adultes demi-nus
dans des positions séductrices, aux protections féminines,
à la Gay Pride, aux séries américaines de plus
en plus suggestives, sans parler du développement de la pornographie.
Enfin, en milieu scolaire, comme dans les familles mêmes, les
«cours» d’éducation sexuelle, prévention
du SIDA ou de la pédophilie ont forcément comme inconvénient
majeur l’exposition prématurée des enfants à
ce qu’il y a de plus noir dans la sexualité humaine. Il
semble que parents et enfants, comme toute la société,
tendent vers une adolescence interminable.
Les nouveaux enfants
Aujourd’hui donc, les éléments sociaux d’identification
des individus s’estompent, (l’on ne peut plus dire qu’on
est «cheminot» ou «de son village»). Le couple
devient un élément majeur pour les individus: ce poids
le fragilise (plus on en attend, plus on risque d’être
insatisfait), les couples sont de plus en plus instables. Le poids
retombe souvent sur le ou les enfants. Ceux-ci sont de moins en moins
«névrotiques» (c’est à dire souffrant
de la répression de leurs désirs sous la charge de l’autorité
parentale, puis du Devoir). Les nouveaux enfants sont schématiquement
de deux types: tout-puissants ou «parentifiés».
Les enfants tout-puissants
Ces enfants n’ont pas pu renoncer aux privilèges du
bébé: en effet, un nouveau-né est toujours le
roi. L’«obéissance» des adultes à ses
besoins matériels est la condition essentielle à sa
survie et leur reconnaissance de l’enfant constitue le fondement
de son estime de lui-même. Puis entre deux et quatre ans, grâce
aux petites frustrations que les parents «traditionnels»
lui imposent, il renonce à cette toute-puissance pour intérioriser
les interdits, la loi, la réalité, le respect des au-tres,
le caractère irréversible du temps qui passe… et
gagner la sécurité d’appartenir à sa famille.
Le franchissement de cette étape est devenu très inconstant
aujourd’hui. Ces enfants ne supportent pas d’attente, ni
de manquer. Ils veulent tout, tout de suite, leur dépendance
à l’environnement est grande. Et quand l’inévitable
frustration survient, ils présentent une détresse pathétique,
des colères explosives qui peuvent les mettre en danger, ou
des phobies durables, avec un évitement des situations problématiques
(phobies scolaires, phobies des apprentissages…). En effet, un
cercle vicieux s’installe entre le comportement tyrannique, et
les sentiments d’angoisse et de culpabilité. Souvent,
c’est l’école qui tire le signal d’alarme dès
la maternelle, quand à ces signes s’associent des difficultés
relationnelles avec les pairs, à type de violence plus souvent
que d’évitement.
À l’adolescence, on constate chez ces individus qu’ils
n’ont pas acquis de sens moral (ils s’arrêteront au
feu rouge car ils voient des gendarmes, ou une voiture qui arrive,
et non par respect pur). Leur fragilité narcissique les rend
très dépendants de l’environnement: ils sont la
cible principale des publicitaires, qui savent bien que les enfants
sont devenus les principaux décisionnaires des achats familiaux.
La recherche de stimulations leur permet de continuer à vivre
dans le moment présent, sans passé, vécu comme
aliénant, ni futur, incertain. La fragilité du lien
familial dans ces familles contemporaines complique en effet les processus
de séparation, particulièrement en jeu à l’adolescence.
Cependant, dans cette nouvelle temporalité, tout échec
est dramatisé, le risque de tentatives de suicide est donc
grand.
Cependant, l’avantage de ce type d’éducation est
qu’elle réduit considérablement la culpabilité.
Le système consensuel de relations familiales favorise aussi
la capacité des enfants à saisir les situations, à
argumenter, en fonction du point de vue de l’autre.
Les enfants parentifiés
Ils ont pu être élevés avec une logique consensuelle,
mais la souffrance, voire la désorganisation psychique de leur
parents ont été telles qu’en fait, ils ont accepté
la réalité, et se sont éduqués eux mêmes
et pris en mains, avant de prendre en main un ou deux parents, voire
leurs frères et sœurs. Leurs responsabilités écrasantes
les rendent hyper-anxieux, vigilants, insécurisés; ils
se sentent responsables, et se culpabilisent de tout. Bien sûr,
cela favorise leur autonomie, leur hyper-maturation. Les multiples
recompositions familiales qu’ils rencontrent souvent leur ont
appris la relativité des règles de vie, la solidarité
et les apprentissages entre pairs, mais ils ne pourront en bénéficier
que s’ils ont été bien accompagnés par des
adultes dans ces épreuves, ce qui est rarement le cas de ces
enfants parentifiés.
Tout-puissants ou parentifiés, ces enfants auront été
d’abord admirés, adulés, vénérés,
avant d’être descendus de leur piédestal: la déception,
voire la rage des parents contre leurs enfants «pas à
la hauteurde leurs espérance» seront à la mesure
des attentes qu’ils avaient placées en eux.
Le futur
Nous entrons là dans un domaine spéculatif, forcément
fait d’hypothèses.
L’inconvénient majeur du modèle
traditionnel est le manque de respect des particularités
et de la créativité des individus, et sa faible
adaptabilité à un monde qui évolue de plus
en plus vite. Le modèle contemporain a pris le contre-pied,
sans doute de manière trop entière. |
Nous craignons de voir apparaître, dans vingt ans, trois grands
types d’adultes:
- des adultes névrotiques, les «normaux» d’aujourd’hui,
souvent englués dans leurs conflits intérieurs,
- des adultes insatisfaits, dépendants des choses et des
gens (voire toxicomanes), dépressifs, soumis à des
explosions de colères,
- à côté d’adultes bien intégrés
socialement, au cynisme efficace, privés de sens moral, ne
s’intéressant aux autres que dans la mesure où
ils peuvent leur être utiles, chez qui tous les moyens sont
bons pour obtenir ce qu’ils désirent ( force, marchandage,
ou séduction).
Le problème sera sans doute celui de nos outils de travail
thérapeutiques, les anciens risquant d’être trop
souvent obsolètes: les thérapies psychanalytiques aident
à résoudre des conflits névrotiques, entre soi
et soi-même. Les thérapies familiales, qui s’appuient
sur la transmission verticales dans les familles risquent également
d’être insuffisantes chez les adultes. Les médicaments
et thérapies cognitives comportementales ne rendront pas le
sentiment profond du respect de l’autre.
Que faire ?
Aujourd’hui, seule la prévention
nous est accessible. Les familles d’aujourd’hui sont donc
tiraillées entre le modèle traditionnel et le modèle
contemporain. Le modèle traditionnel reste encore assez idéalisé,
bien que le vingtième siècle ait cherché, à
tort, à en reproduire le schéma aveuglément,
sans tenir compte du changement de société majeur que
constitue l’énorme augmentation de l’espérance
de vie. En effet, il y a deux cents, ou même cent ans, les veuvages
très fréquents (dus aux décès accidentels,
militaires, ou obstétriques) réduisaient considérablement
la durée moyenne de la vie conjugale, qui n’était
guère plus longue qu’aujourd’hui, pour d’autres
raisons. En outre, ces couples «pour la vie» étaient
parfois allégés par la séparation de corps (qui
a même été préconisée par l’Église
catholique), et par l’adultère (qui, lui, était
interdit). Les structures familiales «horizontales» existaient
déjà, où les enfants étaient élevés
en groupes de frères, sœurs, cousins, apparentés,
voire bâtards, et enfants de serviteurs, l’éducation
en étant déléguée à quelques adultes
(parents, tante, nourrice, ou «bonne» comme dans les ouvrages
de la Comtesse de Ségur). Le schéma «père-mère-enfants»,
idéal du milieu du vingtième siècle, est très
ponctuel dans l’histoire de l’humanité, et dans le
monde. L’inconvénient majeur du modèle traditionnel
est le manque de respect des particularités et de la créativité
des individus, et sa faible adaptabilité à un monde
qui évolue de plus en plus vite. Le modèle contemporain
a pris le contre-pied, sans doute de manière trop entière.
La meilleure solution que nous puissions imaginer serait la fusion
de ces deux grands modèles, faisant émerger une morale
d’équilibre entre l’interdit et la libération
du désir qui tienne compte des besoins très différents
des adultes et des enfants, du respect des différences générationnelles.
Ainsi, les membres d’une famille pourraient inventer de nouvelles
règles qui permettent à leurs enfants de se construire
psychiquement en étant respectés, tout en leur apprenant
le respect du bien-être commun, garant de leur appartenance
familiale et sociale. La multiplication des guidances parentales pourrait
permettre d’aider les familles dans ce «bricolage»
en attendant qu’un modèle «automatique» se
mettre en place.
De toute façon, il faudra que les sociétés
occidentales s’engagent dans un processus parallèle, réduisant
la puissance de l’argent et du pouvoir, pour retrouver un sens
moral, religieux ou humaniste.
Docteur
Anne-Catherine Masson
Pédopsychiatre, Paris
haut 
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