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Évangile et liberté
Qu’est-ce que la révélation ?
La révélation a été le thème
des « Journées libérales » au Cap d’Agde,
en octobre 2005. Dans ce numéro d’Évangile et
liberté, nous avons rassemblé trois interventions
de ces journées libérales d’octobre 2005.

Bible de Luther, Le Songe de Jacob
haut 
Que veut dire « révéler » ?
Il existe un rapport étroit
qui a été souvent relevé, entre « révélation
» et « vérité ». La connaissance
de la vérité représente toujours une découverte
; elle demande qu’on aille au-delà des apparences. |
« Révéler »
traduit le verbe grec apocaluptein (d’où
vient « apocalypse », titre du dernier livre du Nouveau Testament)
qui signifie « découvrir », « dévoiler
». On l’emploie, par exemple, quand on tire le rideau d’une
scène de théâtre au début d’une pièce,
ou qu’on ouvre le couvercle d’une boite pour voir ce qu’il
y a dedans, ou, encore, lorsqu’on enlève le masque placé
sur un visage. Révéler consiste à rendre visible
ce qui ne l’était pas, à exposer au regard ce qui auparavant
était dissimulé.
La révélation, ainsi définie, implique quatre éléments.
- D’abord, un événement qui permet de percevoir
ce qu’auparavant on ne voyait pas. Un geste se fait ou une parole
se dit ; la lumière apparaît là où auparavant
elle manquait. La révélation désigne le passage
de l’obscurité à la clarté.
- Ensuite, un sujet agissant. Quand un changement a lieu, il y a une
raison ; un événement a des causes ; une action, geste
ou parole, vient d’un acteur. La révélation implique
l’intervention de quelqu’un ou de quelque chose qui communique,
informe, fait connaître.
- Puis, un objet communiqué. La révélation a un
contenu ; elle dissipe un mystère et apporte une connaissance.
Elle divulgue des réalités ou des vérités
auparavant ignorées. Ce qu’elle découvre la rend
soit importante soit insignifiante. Sa valeur dépend de ce qu’elle
communique.
- Enfin, un bénéficiaire qui la reçoit et qu’elle
éclaire. Il n’y a révélation que si quelqu’un
se met à voir ou à savoir ce qui auparavant lui était
obscur. Un secret qu’on proclame dans le désert et que personne
n’entend n’est pas révélé.
Chaque théologie et spiritualité a tendance à privilégier
un de ces quatre éléments, sans pour cela nier les autres.
Les piétistes, les existentialistes, les revivalistes insistent
sur l’événement ; ils voient d’abord dans la révélation
l’expérience vive et bouleversante d’une rencontre ;
celui qui n’a pas vécu un tel événement n’a
pas vraiment la foi, il n’est pas authentiquement chrétien.
Les orthodoxes soulignent plutôt l’origine divine ou surnaturelle
de la révélation : ce n’est pas quelqu’un ou quelque
chose qui parle de Dieu et qui dévoile la vérité,
c’est Dieu qui parle et se dévoile lui-même. Les dogmatiques
sont sensibles au contenu et donnent la priorité à l’enseignement
que délivre la révélation ; elle ouvre l’accès
à un savoir. Enfin, les libéraux ont tendance à beaucoup
s’intéresser au destinataire ; il joue un rôle actif,
il ne se borne pas à recevoir, il exprime avec ses idées
et ses notions ce qu’il a perçu ; la révélation
dépend de ce qu’est l’homme, de ses sentiments, de sa
réflexion et de sa culture ; elle se formule toujours dans son
langage.
Révélation et sagesse
Le mot grec aletheia (la vérité ou le vrai) signifie
étymologiquement ce qui n’est ni caché ni voilé.
Il existe un rapport étroit, qui a été souvent
relevé, entre « révélation » et «
vérité ». La connaissance de la vérité
représente toujours une découverte ; elle demande, en
effet, qu’on aille au-delà des apparences pour atteindre
une réalité qui n’est pas immédiatement perceptible.
Toutefois, dans le cas de la plupart des connaissances humaines, l’homme
découvre la vérité par ses propres moyens. Il ne
la reçoit pas d’un autre, il y parvient grâce à
ses efforts. Il s’éclaire lui-même. Même si
tout savoir résulte d’un dévoilement et implique
une découverte, le plus souvent, en tout cas dans le domaine
religieux, on utilise le mot « révélation »
pour une lumière qui vient d’ailleurs, du dehors ; on considère
qu’elle communique une connaissance que nous ne pouvons pas acquérir
par nous-mêmes ; elle nous est donnée par quelqu’un
ou quelque chose.
Cet usage du mot révélation explique que fréquemment
on distingue les spiritualités qui se réclament d’une
révélation surnaturelle ou externe de celles qui font
appel à une sagesse innée et enfouie dans l’être
humain.
Pour les religions dites de sagesse, le croyant ou le fidèle
atteint la vérité et parvient à mener une existence
juste par ses seules ressources, par sa réflexion, par sa piété,
par sa discipline morale et par son action. L’être humain
découvre en lui-même la voie du salut, c’est-à-dire
la voie d’une vie authentique et il y marche sans avoir besoin
d’une intervention ou d’une assistance surnaturelle. Si, généralement,
il a recours aux conseils et à l’enseignement de «
maîtres » qui l’aident et le guident, ces maîtres
ne sont pas des messagers des dieux, ils sont des experts en humanité.
En les écoutant et en les suivant, il devient leur égal
et il apprend à s’en passer. La vérité ne
lui est pas donnée ni communiquée du dehors, il la trouve
en lui-même grâce à une initiation qui lui ouvre
les yeux et un approfondissement qui lui permet de découvrir
progressivement ce qu’il porte en lui et que la vie ordinaire lui
cache. Pour reprendre le vocabulaire bouddhiste, il est un « éveillé
», qui s’éveille à lui-même et à
sa propre vérité, ou un « éclairé
» qui découvre la lumière qui lui est propre. Sa
religion naît et s’alimente d’une « source intérieure
» et non d’apports venus d’ailleurs. De nombreuses religions
orientales se rangent dans cette première catégorie, pour
qui, s’il y a révélation, cette révélation
ne peut être qu’intérieure.
Les religions dites de révélation se fondent ou prétendent
se fonder sur une action spécifique de Dieu qui décide
de dévoiler aux êtres humains une vérité
à laquelle ils n’ont pas autrement accès. Dieu prend
la parole pour leur faire savoir ce qui dépasse leurs capacités
ordinaires. Il leur apporte une lumière qu’ils n’ont
pas en eux-mêmes. Selon une parole de l’évangile de
Matthieu qui a servi de titre à un livre de René Girard,
« il proclame des choses cachées depuis la fondation du
monde ». La révélation vient du dehors et manifeste
une présence et une vérité entièrement différentes
de ce que nous voyons et savons ; elle est extérieure, surnaturelle,
« tout autre » par rapport à ce que nous sommes.
Les êtres humains la reçoivent, lui rendent témoignage,
elle transforme leur vie, mais ils ne peuvent pas la découvrir
seuls et encore moins s’en passer. Sans elle, ils sont impuissants
; ils sont plongés dans les ténèbres, condamnés
à l’ignorance et à l’erreur. Tout dépend
de l’initiative de Dieu. Sans cette révélation surnaturelle,
il n’y aurait pas de religion vraie, les hommes seraient livrés
sans échappatoire possible à des illusions ou à
de faux-semblants. Comme exemples de religions de révélation,
on cite, en général, le judaïsme, le christianisme
et l’islam.
Cette distinction classique entre sagesse et révélation
n’a, à mon sens, qu’une portée limitée.
En effet, dans les spiritualités de la sagesse, interviennent
des éléments extérieurs, des rencontres et des
échanges, et on découvre en soi quelque chose d’autre
que le soi. De leur côté, les spiritualités de révélation
sont bien forcées d’admettre qu’on ne comprend et qu’on
n’accueille une parole venue du dehors que si elle trouve en nous
un « point d’ancrage ». Elle doit nous rejoindre quelque
part et correspondre à une attente ou à une intuition
inscrite en nous. Il y a toujours complémentarité entre
l’intérieur et l’extérieur, interpénétration
entre ce que je porte en moi et ce qui me vient du dehors. Il importe
donc de relativiser cette opposition (comme je l’ai fait dans le
deuxième chapitre de mon livre Parler de Dieu). Je rappelle,
d’ailleurs, qu’on a parfois présenté l’Évangile
à la fois comme une révélation et une sagesse,
et que l’islam souligne souvent la rationalité de l’enseignement
coranique : la religion révélée unit sagesse humaine
et parole divine. Dans cette perspective, la révélation
externe nous fait découvrir ou nous aide à découvrir
ce que nous avons ou ce que nous portons en nous.

Gustave Doré, Moïse
descend avec les Tables de la Loi |
L’objet de la révélation
Qu’est-ce qui nous est révélé ? À
cette question, les chrétiens ont proposé quatre grandes
réponses.
Des doctrines
Selon la première, la révélation communique
un savoir. Elle fournit des connaissances dont l’origine divine
garantit l’absolue vérité. Dans l’Antiquité,
les chrétiens affirment souvent qu’ils possèdent
la vraie philosophie, la véritable gnose (« gnose »
signifie connaissance ou science). Au Moyen Âge, ils expliquent
que l’acte révélateur de Dieu, la parole qu’il
adresse à Moïse ou à Ésaïe, donne naissance
à un « donné révélé »
consigné dans la Bible. Si les croyants d’aujourd’hui
n’entendent pas directement la voix de Dieu, peu importe ; ils
ont accès à son enseignement, ils en connaissent le
contenu.
Recevoir une révélation équivaut, ici, à
adhérer à des doctrines. Cette conception de la révélation
a entraîné des conflits désastreux entre la foi
et la science. L’Église a condamné Galilée
et l’hélio-centrisme en 1632, et des sectes américaines
ont tenté d’interdire l’enseignement des théories
de l’évolution au nom du savoir qu’elles croyaient
trouver dans les Écritures.
De plus, il est douteux qu’on puisse vraiment tirer de la Bible
un corps de doctrines et en déduire un enseignement cohérent.
Quantité de tensions, d’oppositions, de conflits, de contradictions
la traversent. Elle se caractérise par sa pluralité
et son pluralisme. Quand on essaie de l’harmoniser et de la systématiser,
inévitablement on la trahit.
Cette première réponse se rencontre rarement parmi
les théologiens contemporains. Elle reste, cependant, assez
répandue dans l’opinion publique, aussi bien parmi les
croyants qui acceptent qu’il y ait un savoir surnaturel d’origine
divine, que chez les incroyants qui le refusent.

Bible de Luther, Moïse brise
les Tables de la Loi. |
L’être de Dieu
Le théologien Karl Barth a défendu une deuxième
réponse. Selon lui, dans la révélation, «
Dieu se donne à connaître lui-même ». Dieu
révèle ce qu’il est et non des doctrines. Il se
dévoile et se découvre lui-même. Il est à
la fois celui qui révèle et ce qui est révélé.
Selon Barth, Dieu ne se trouve pas derrière sa parole et
son action mais en elles. Il ne faut pas le comparer à quelqu’un
qui écrit une lettre pour donner des informations à
son correspondant. Il est plutôt semblable à quelqu’un
qui se déplace et fait une visite pour rencontrer son interlocuteur
et établir une relation vivante avec lui. Dans sa révélation,
Dieu ne donne pas un enseignement, il vient à nous, il se rend
présent.
Barth voit dans la révélation une rencontre vivante,
un événement existentiel qui nous touche au plus profond
de notre personne. Dieu ne nous rend pas savant ; il entre en contact
avec nous. Toutefois, Barth n’exclut nullement le savoir. En
effet, en rencontrant Dieu, nous apprenons à le connaître
et à en parler justement. La révélation ne communique
pas une bonne doctrine, mais une bonne doctrine résulte de
la révélation.
Pour Barth, la révélation s’identifie avec Jésus-Christ,
Dieu fait homme. Il est la révélation, dont la Bible
est le document, le registre. Elle recueille la trace que laisse la
révélation et en témoigne. Il en résulte
une certaine manière de lire les Écritures : le croyant,
à chaque page, doit se demander ce qu’elle nous apprend
de Dieu. Elle a autorité quand elle parle de lui, et nullement
dans ce qu’elle dit du monde, de la nature ou de l’histoire.
La vie authentique
La troisième réponse a été soutenue,
entre autres, par le théologien Rudolf Bultmann. Pour lui,
nous est révélée « la vie », par
quoi il entend la vie véritable, authentique, renouvelée.
La révélation fait naître une manière d’exister
différente de celle qu’offre le monde ; elle est surgissement
en nous de la vie en Christ.

Gustave Doré, L'Annonciation. |
Pour Bultmann, la révélation consiste en un acte et
non en un énoncé. Quand quelqu’un se trouve dans
le chagrin, le fait de se tenir près de lui, de lui prendre
la main et de la serrer a souvent plus d’importance et de signification
que les mots et les phrases qu’on prononce. De même, selon
Bultmann, la révélation n’est pas un discours ;
elle est une présence et une relation qui changent la vie du
croyant, ce que ne fera pas l’enseignement d’une doctrine.
Barth et Bultmann s’accordent pour voir dans la révélation
une rencontre existentielle avec Dieu. Toutefois, Barth pense que
cette rencontre nous donne un savoir sur Dieu et permet de développer
une doctrine. Tandis que, selon Bultmann, dans cette rencontre nous
percevons l’action de Dieu, la manière dont il nous atteint,
nous touche et nous transforme, mais son être demeure toujours
inconnu. Nous savons ce que Dieu est et ce qu’il fait pour nous.
Nous ignorons ce qu’il est en lui-même. Pour Barth, la
révélation révèle qui est Dieu, pour Bultmann
elle révèle et fait naître la vie avec Dieu.
Bultmann s’inscrit dans une tradition théologique très
forte dans le protestantisme. Elle remonte à Mélanchthon,
l’ami et le collaborateur de Luther, qui déclarait que
connaître le Christ signifie en expérimenter ses bienfaits
et non pas connaître la nature de son être. Elle a été
reprise par Calvin qui affirme que la Bible enseigne ce qui est nécessaire
au salut et rien d’autre. Tout le reste relève, selon
le Réformateur français, de spéculations vaines.
De même, Auguste Sabatier estime que la révélation
a pour objet non pas de donner une connaissance, mais de transformer
la vie.
L’avenir
Dans un livre, publié il y a trente ans, Théologie
de l’espérance, Jürgen Moltmann propose une quatrième
réponse. Il voit dans la révélation essentiellement
une promesse. Elle annonce l’avenir que Dieu prépare et
souhaite. Elle ne porte pas sur ce qui est actuellement, mais sur
ce que le monde et l’être humain sont appelés à
devenir.
Parce qu’elle annonce un
avenir, la révélation contredit la réalité
présente. Elle ne parle pas de ce qui est, elle évoque
ce qui n’est pas encore. Elle se situe donc en décalage,
à distance, en opposition avec la réalité. |
Moltmann note que le Dieu biblique se manifeste toujours en promettant
quelque chose. Nous en avons un exemple avec Abraham : le patriarche
reçoit une promesse qui rebondit à chaque étape
de la vie d’Israël. De même, l’Évangile
est avant tout, ce qu’a bien vu Schweitzer, promesse du Royaume.
La révélation nous met en marche, elle nous envoie et
nous conduit vers un avenir. Cet avenir qu’elle promet, la révélation
ne le décrit pas. Elle n’apprend pas ce qui se passera
à la fin des temps ; elle ne dit pas ce que sera la vie éternelle
ni comment seront les choses dans le Royaume de Dieu. Elle nous ouvre
à un ailleurs qui nous mobilise et nous met en marche, même
si nous ne pouvons pas l’imaginer ou nous le représenter.
Elle est plutôt une orientation qu’un programme.
Parce qu’elle annonce un avenir, la révélation
contredit la réalité présente. Elle ne parle
pas de ce qui est, elle évoque ce qui n’est pas encore.
Elle se situe donc en décalage, à distance, en opposition
avec la réalité. Elle ne l’explique pas, elle la
conteste. Elle ne nous détourne pas du présent, elle
nous incite à le transformer et à agir pour la venue
de cet ailleurs promis.
À mon sens, on ne peut pas sérieusement soutenir que
dans la Bible Dieu révèle des dogmes ; j’écarte
donc la première réponse. À la deuxième,
pour laquelle Dieu se révèle lui-même, je reproche
de ne pas faire la distinction entre ce que Dieu est et ce qui le
manifeste, et d’oublier qu’il y a toujours une distance.
Je me rallie à la troisième qui déclare que Dieu
nous révèle la vie authentique ; elle englobe, me semble-t-il,
la quatrième : car la vie authentique implique une relation
vivante avec Dieu et nous oriente vers l’avenir auquel il nous
appelle.
Où la révélation a-t-elle lieu ?
Où se produit la révélation ? Les religions bibliques
donnent à cette question quatre grandes réponses qui d’ailleurs
ne sont pas incompatibles ou exclusives l’une de l’autre ;
le plus souvent elles se combinent.
La révélation dans la nature
Pour la première, la révélation a lieu dans
la nature. Par exemple, le livre de l’Exode raconte que Moïse
perçoit Dieu sous la forme d’un buisson qui brûle
sans se consumer et, plus tard, dans une éruption volcanique.
D’après le premier livre des Rois, le prophète
Élie, également dans le Sinaï, le découvre
dans un vent doux et subtil. Pour le psalmiste, les cieux racontent
la gloire de Dieu. Si la Bible ne divinise nullement la nature, comme
ont tendance à le faire les panthéismes, à plusieurs
reprises, elle affirme que Dieu se dévoile dans la nature ou
que la nature le fait connaître.
Cette première réponse a paru autrefois évidente.
Ainsi, Calvin pense qu’il faut être une « bête
brute », dépourvue de toute intelligence, pour ne pas
discerner Dieu dans la nature. À l’époque romantique,
les montagnes enneigées, les fleurs des champs, le scintillement
de la mer ont suscité chez beaucoup de gens des sentiments
religieux. Pourtant, d’autres qui ne sont pas forcément,
n’en déplaise à Calvin, des abrutis, trouvent,
au contraire, la nature muette (Pascal parlait du « silence
éternel des espaces infinis »), ou, sensibles à
ses horreurs, estiment, comme certains dualistes, qu’elle renvoie
plutôt à un démon qu’à Dieu.
Aujourd’hui les partisans d’un « dessein intelligent
» estiment que la science en mettant en valeur la complexité
et la cohérence du monde nous révèle quelque
chose de Dieu. Le monde ne peut pas relever du hasard, il répond
nécessairement à un projet. Pour d’autres, cette
conclusion est abusive et va au delà de ce qu’établit
la connaissance (voir le « débattre » dans Évangile
et liberté de janvier 2006).
La révélation dans l’histoire
Selon une deuxième réponse, Dieu se manifeste essentiellement
dans l’histoire, dans des événements qui marquent
la vie des personnes ou des peuples, voire celle de l’humanité
tout entière.
Ainsi, Dieu se révèle au peuple d’Israël
en le faisant sortir du pays d’Égypte, en le faisant passer
de l’esclavage à la liberté. Pour le judaïsme
antique, Dieu se fait connaître dans l’exode mieux et plus
que n’importe où ailleurs. Selon les chrétiens,
un personnage historique, Jésus le Christ, est la révélation
centrale et suprême de Dieu.
Que Dieu se révèle dans l’histoire ne signifie
pas qu’il se manifeste également à chaque instant
et dans tous les événements. Il y a des temps forts,
ce que le Nouveau Testament appelle en grec des kairoi, et des temps
plus faibles ; il y a des événements qui nous éclairent
énormément et d’autres qui ne disent rien ou pas
grand chose. Pour les premiers chrétiens, la Résurrection
représente un moment décisif, capital ; aucun autre
ne peut lui être comparé ni même ne l’approche
en importance. La fin des temps avec le surgissement d’une nouvelle
terre et de nouveaux cieux sera aussi un temps fort (mais pas autant
que celui de Pâques). Par contre, la période qui va de
la résurrection à la fin des temps est faible ; elle
est un « entre temps » (un entre deux temps), où
le croyant vit d’un souvenir et d’une espérance,
mais pas d’une actualité comme dans les moments décisifs.
Cette deuxième réponse a alimenté de grands
débats sur le sens de l’histoire entre marxistes et chrétiens
durant le deuxième tiers du vingtième siècle.
Aujourd’hui, on se demande souvent si l’histoire n’est
pas écoulement de temps sans but ni signification, s’il
ne faut pas y voir une succession incohérente et aléatoire
d’événements plutôt que le lieu d’une
révélation.
La révélation par la parole
Pour la troisième réponse, fréquente en protestantisme,
Dieu se révèle par la parole, par des discours et des
textes. Des phénomènes naturels ou des événements
historiques n’ont de sens que si les accompagnent ou les suivent
des paroles qui les annoncent, les expliquent ou les commentent. Si
Dieu avait agi silencieusement, s’il avait délivré
les hébreux de leur esclavage sans rien leur dire, si le Christ
était mort sans avoir enseigné et prêché,
s’il était ressuscité sans que personne ne le sache
et n’en parle, il n’y aurait pas de révélation.
La révélation réside donc dans la parole, même
si cette parole se réfère à un événement.
L'Esprit accompagne le discours
biblique et en a besoin, comme, à l’inverse, la
lecture de la Bible a besoin de l’Esprit. Les deux sont
nécessaires pour qu’il y ait révélation.
Pour Calvin, la Bible sans l’Esprit est une lettre ou une
écriture morte qui ne révèle rien. De son
côté, l’Esprit sans la Bible est muet, il
ne dit, n’apprend, n’enseigne, ne révèle
rien. Il rend vivant pour nous ce que dit la Bible. |
Cette troisième réponse conduit à privilégier
la Bible. La deuxième met l’accent sur les événements.
La Bible n’est pas la révélation, mais le récit
écrit par des témoins qui racontent les événements
dans lesquels Dieu s’est révélé. La troisième
réponse, au contraire, donne plus d’importance à
ce que dit la Bible qu’à ce dont elle parle. Il se peut
que les récits de l’Exode soient purement légendaires,
que les évangiles déforment ou inventent les épisodes
qu’ils racontent. Peu importe, car la révélation
se trouve dans le discours et non dans l’événement
que relate le discours.
La révélation sans intermédiaire
Une quatrième réponse estime que Dieu se révèle
directement à notre âme, dans notre intériorité,
sans intermédiaire. Il fait sentir sa présence au plus
intime, au plus secret de notre existence. C’est là qu’il
se manifeste et s’adresse à nous. On n’écarte
pas forcément la nature, l’histoire et le discours : on
les considère comme des moyens pédagogiques qui doivent
nous conduire à une communion intime, à la perception
directe de Dieu dans une adoration et une contemplation dépouillées
de tout élément extérieur, qui ne font appel
à aucun instrument.
Calvin a beaucoup insisté sur « l’action interne
du Saint Esprit ». Cependant, à la différence
des « illuminés » « enthousiastes »
ou « inspirés » de son époque, il affirme
que l’Esprit ne se suffit pas ; il n’agit jamais seul. Il
accompagne le discours biblique et en a besoin, comme, à l’inverse,
la lecture de la Bible a besoin de l’Esprit. Les deux sont nécessaires
pour qu’il y ait révélation. Pour le Réformateur,
la Bible sans l’Esprit est une lettre ou une écriture
morte qui ne révèle rien. De son côté,
l’Esprit sans la Bible est muet, il ne dit, n’apprend, n’enseigne,
ne révèle rien. Il rend vivant pour nous ce que dit
la Bible. Calvin combine donc la troisième et la quatrième
réponse. S’il refuse de faire de la seule intériorité,
avec toutes les dérives subjectives qui la menacent, le lieu
de la révélation, jamais il ne consent à l’éliminer
au profit du seul texte.

Gustave Doré, Saint
Paul sur le chemin de Damas |
Faut-il vraiment trancher entre ces quatre réponses ? Si la
révélation, comme l’a indiqué la deuxième
partie, est événement et rencontre, elle peut se produire
dans des lieux divers et varier selon les personnes. Ce qui me parle
ne dira rien à quelqu’un d’autre. On le voit dans
l’évangile de Jean : les miracles opérés
par Jésus touchent certains, suscitent ou augmentent leur foi,
mais aussi renforcent les réticences, les refus et l’incrédulité
d’une partie de la foule. Ce qui révèle aux uns
la mission divine de Jésus la cache aux autres. Nous ne percevons
pas tous Dieu au même endroit ni de la même manière.
Conclusion
Ce rapide panorama montre, une fois de plus, qu’on ne peut pas
parler du christianisme au singulier. Il est divers et multiple (comme
le sont l’islam, le judaïsme et le bouddhisme). Il ne faut
pas tenter de le ramener à l’unité.
Une dernière remarque. J’ai dit que la révélation
dévoile ce qui est caché ; elle est passage des ténèbres
à la clarté. Or, plus une lumière est vive, plus
elle accentue les ombres. Cela vaut aussi pour la révélation.
Dans sa quatrième lettre à Mlle de Roannez, Pascal, citant
la phrase d’Ésaïe, « véritablement tu
es un Dieu caché », explique que plus Dieu se fait connaître
plus il est mystérieux, difficile à discerner et à
comprendre. La révélation à la fois dissipe et
augmente l’obscurité ; elle fournit des réponses
et, en même temps, soulève d’innombrables questions
; elle pose autant sinon plus de problèmes qu’elle n’apporte
de solutions. Elle ne donne jamais un savoir absolu, total et définitif,
elle fait entrer dans un mélange de connaissance et d’ignorance,
d’assurance et d’hésitation, de conviction et d’interrogation,
de lucidité et d’aveuglement, de certitude et de trouble.
Elle ne nous rend pas propriétaires, détenteurs de vérités,
comme le voudraient les fanatismes et les obscurantismes religieux.
Elle fait de nous des chercheurs de sens, elle nous met en route dans
une marche tantôt tranquille tantôt tourmentée, tantôt
sereine tantôt inquiète. Jésus n’a pas dit
: « je suis l’arrivée, le terminus », mais «
je suis le chemin ». 
André
Gounelle
Professeur honoraire de la Faculté libre de théologie protestante (IPT, Montpellier)
haut 
La révélation dans l’islam moderniste
Comme les autres religions, les différentes
écoles musulmanes ont dû se prononcer sur une théorie
de la connaissance. D’où vient la connaissance vraie, c’est-à-dire
la vérité ? Quel est le poids respectif de la raison et
de la révélation dans cette élaboration de la connaissance
vraie ? Ce débat a alimenté l’islam bien avant que
le christianisme s’en émeuve, et de tous temps des tendances
privilégiant la source philosophique se sont opposées
à des tendances privilégiant la source révélée.
Ceci à cause de l’influence sur l’islam de la philosophie
grecque et notamment d’Aristote.
Les tendances traditionalistes, mettant en avant le rôle capital
de la révélation, sont aujourd’hui majoritaires,
mais cela n’a pas toujours été le cas dans l’histoire.
Elles ont une conception bétonnée de la révélation
qui pourrait se résumer ainsi :
Les Paroles de Dieu ont été communiquées à
Mohammed directement en langue arabe par l’ange Gabriel ; Mohammed
les a répétées à ses compagnons, qui les
ont retenues par cœur, puis écrites telles quelles. Le Coran
est la totalité de cette révélation, dite aux hommes
pour l’Éternité. L’original du Livre est gardé
au ciel, il n’a pas été créé, car il
est de toute éternité.

Mosquée Sainte-Sophie à Istanbul.
© Catherine Perarnaud - Fotolia |
Cette façon de voir a été contestée de
tous temps par les musulmans rationalistes. Ne pouvant tous les évoquer,
nous nous limiterons à trois périodes :
- La période mutazilite (VIIIe et IXe siècle)
- La période andalouse (centrée sur le XIIe siècle)
- La période moderne (XIXe et XXe siècle)
La période mutazilite
Les Mutazilites sont originaires de Bassorah. Leurs idées
se sont répandues à Bagdad, le centre de l’empire
musulman, pour finalement envahir une grande partie de l’élite
musulmane. Sur la révélation, voici leurs idées
:
Le Coran, par endroits, n’est pas clair ; à d’autres,
il se contredit. Devant ces difficultés, la raison doit permettre
de trouver la juste interprétation. Car Dieu ne peut pas demander
de comprendre un événement, une idée, qui serait
contraire à la raison. En conséquence, dans la lecture
du Coran, la raison doit diriger la compréhension du texte.
D’ailleurs, de nombreuses vérités peuvent être
découvertes par elles-mêmes, en dehors de toute révélation
; par exemple le sens du bien et du mal.
Il faut donc distinguer le Coran et la Parole de Dieu, en se rappelant
que le Livre a été écrit une bonne vingtaine
d’années après la mort du Prophète et que
d’ailleurs il y a eu plusieurs versions, dont certaines ont été
détruites, pour ne conserver qu’une seule, la version
officielle. La Parole vient de Dieu, mais elle ne va pas jusqu’à
une articulation verbale dans une langue précise. Tandis que
le Coran est un fait temporel, énoncé en arabe, qui
ne fait que représenter cette Parole. Pour nos Mutazilites,
certains passages ne doivent pas être authentiques parce qu’ils
sont contraires à la raison. Il est remarquable qu’au
VIIIe siècle, on puisse déjà penser comme cela.
Les chrétiens n’en étaient pas là avec leur
Livre sacré.
La période andalouse
L’Andalousie du moyen âge a représenté
une avancée de la culture musulmane vers l’occident et
a, de ce fait, beaucoup influencé le christianisme. La figure
centrale est Averroes, de son vrai nom Ibn Rushd (1126-1198). Ce philosophe,
juriste et médecin, reprend la pensée mutazilite, mais
en intégrant complètement la philosophie d’Aristote
dont il est un grand admirateur.
Averroes a voulu mettre en cohérence la révélation
coranique et la philosophie d’Aristote. Entreprise difficile
qui lui a attiré bien des ennuis. Pour ce savant, le Coran
dit la vérité puisqu’il vient de Dieu. Mais la
philosophie, ou la raison, dit aussi la vérité puisqu’elle
vient aussi de Dieu. Or le vrai ne peut contredire le vrai. Il y a
forcément cohérence entre philosophie et religion.
Que faire, alors, lorsqu’on décèle une contradiction
entre raison et Coran ? Celle-ci n’est qu’apparente. Elle
ne se manifeste que si l’on prend le Coran dans le sens courant.
Mais il y a un autre sens, plus profond, caché au commun des
mortels, accessible seulement à ceux qui ont de l’instruction.
Cet autre sens est conforme à la raison. Position élitiste,
qui lui sera évidemment reprochée. On retrouve le même
type de démarche chez les chrétiens qui abusent de l’allégorie
pour expliquer la Bible, ou dans la gnose, dans la kabbale, dans le
chiisme, dans le soufisme. Technique qui permet au commentateur d’échapper
au texte, au domaine du révélé trop littéral,
pour entrer dans le domaine qui lui convient et qu’il considère
comme caché dans le Livre. Pour Averroes, ce domaine est celui
de la raison. Car la révélation coranique est universelle,
donc destinée au plus grand nombre, aux masses populaires.
Elle ne peut se présenter sous une forme raisonnable, car trop
peu de gens sont sensibles à la raison. Pour ceux qui le sont,
le texte contient des indices qui mettent sur la piste de l’interprétation
rationnelle. Celle-ci est donc plurielle, multiforme, elle dépend
des capacités de compréhension de chacun. Une interprétation
unique conduirait au sectarisme et à la guerre. Parole prophétique,
s’il en est !
L’époque moderne
Commençons-la au dix-neuvième siècle où
nous assistons à un sursaut de la pensée islamique,
dû à un envahissement des terres musulmanes par les occidentaux.
Contrairement à la période médiévale,
c’est maintenant l’Occident qui domine le monde civilisé.
Ce renversement a entraîné deux types de réactions
opposées :
- Un repli sur soi, sur les valeurs du passé. Réaction
très majoritaire aujourd’hui.
- Un essai d’adaptation de l’islam à la pensée
moderne, en repartant des thèses mutazilites et andalouses.
Réaction très minoritaire aujourd’hui.
Dans cet essai d’adaptation, il faut abandonner l’idée
que le Coran est la révélation à l’état
pur, valable à la lettre pour tout le monde et pour l’éternité.
Nous n’évoquerons que deux figures, représentant
cette tendance, alors qu’il y en eut bien d’autres :
- Fazlur Rahman, pakistanais mort en 1988 qui se demande par quel
mécanisme Mohammed est entré en relation avec Dieu.
Pour lui, la Parole a été envoyée au cœur
du prophète, mais celui-ci a utilisé sa culture, sa
langue, son tempérament, pour formuler, comme il le ressentait,
le message de Dieu. La divinité du Coran se limite à
son origine ; son expression est humaine. Mohammed fut un récepteur
actif, il a mis du sien dans sa dictée du Livre à
ses compagnons. D’où il résulte que la forme
écrite du Coran n’est pas identique à la Parole
de Dieu.
- Mohammed Arkoun. Un contemporain, né en Algérie,
professeur honoraire à la Sorbonne. Pour ce penseur, il faut
distinguer quatre niveaux dans le processus de la révélation
:
- ce que Dieu a dit,
- ce que le prophète a retenu,
- ce que ses compagnons ont retenu,
- ce que le texte écrit (vingt ans plus tard) a retenu.
Il ne faut donc pas confondre : la Parole de Dieu, expression de
la conscience universelle ; et le livre du Coran, document historique
et littéraire, témoignant des structures mentales d’un
milieu particulier et répondant à une situation historique
particulière. Nous retrouvons la démarche de la critique
historique.
Pour conclure, j’approuve assez Mohammed Arkoun lorsqu’il
déclare que la Vérité en religion est le résultat
d’un rapport de forces qui conduit le plus fort à imposer
une orthodoxie. La révélation n’a d’autre
but que de légitimer cette orthodoxie, de la transformer en
vérité première. Les pouvoirs ont transformé
des événements historiques et socioculturels en vérités
transcendantes, immuables et indiscutables, venues directement de
Dieu. Mais ce détournement de la manière de considérer
le Livre est en même temps un grand aveu de faiblesse, puisqu’il
revient à reconnaître que l’on n’a pas d’autres
arguments pour défendre son contenu que d’affirmer qu’il
ne se discute pas.
Il me semble que ces remarques s’appliquent aussi à
une certaine orthodoxie chrétienne, qu’elle soit catholique,
orthodoxe ou protestante. On a trop dit dans les milieux d’Église
: « De toute façon, nous avons raison, parce que nous
sommes dépositaires de la révélation. » 
Henri
Persoz
Ingénieur et Théologien, Antony
Être chrétien sans la « foi »
?
La notion et la réalité
de la Révélation présupposent ou appellent nécessairement
la foi. Lathée et lincroyant ne voient nulle Révélation
de Dieu dans la Bible, en Jésus, dans lhistoire ou dans
la nature. « Quand Dieu se révèle, il se cache »,
affirme-t-on souvent. Cela pour dire que Dieu se révèle
au seul regard de la foi et quil se cache à la raison,
celle des historiens et des scientifiques, par exemple. Dailleurs,
quand la Bible déclare « Dieu a dit », on ne saurait
oublier que cest un homme, un croyant, qui me le dit. La foi,
par conséquent, est-elle une condition sine qua non pour accéder
à la vérité chrétienne ? Est-elle une sorte
décran qui empêche daller à Jésus
celles et ceux qui désirent le rencontrer et cela en dehors du
cadre dun credo préalable ? Les hommes et les femmes de
bonne volonté, mais agnostiques, doivent-ils croire à
la Révélation divine pour suivre Jésus ? Cest
en pensant à eux que jaimerais évoquer ici la possibilité
dun accès à la vérité évangélique
sans le saut premier de la foi. Cette vérité ne saurait
être enfermée dans une foi qui la confisquerait, les «
croyants » et les « chrétiens » en ayant seuls
une connaissance possible.
Vérité chrétienne et réflexion
Cest Albert Schweitzer qui, dans toute son entreprise
théologique et philosophique, avec un souci apologétique
très marqué, a sans cesse montré que lÉvangile
et le christianisme peuvent parler à tous, croyants ou non, mais
cela dans le cadre dune réflexion exigeante et non pas
en se contentant de la seule foi. La vérité chrétienne
peut et doit ainsi être fondée par et dans la pensée.
Il ne sagit pas de senfermer dans un possible et tentant
confort des croyances et du croire, à labri des interpellations
critiques. Une foi authentique ne saurait se confondre avec un repli
paresseux et frileux dans une tour divoire. La vérité
évangélique peut devenir, au contraire, une nécessité
de la pensée. Albert Schweitzer écrit que « les
vérités fondamentales du christianisme doivent se confirmer
à la réflexion » (Souvenirs de mon enfance). Cest
dire que théologie et philosophie ne se contredisent pas fondamentalement,
mais que la deuxième peut confirmer la première. Schweitzer
affirme encore que, dès sa jeunesse, il a eu « la conviction
que toute vérité religieuse doit, en dernière analyse,
simposer également à lesprit comme une vérité
nécessaire » (Les religions mondiales et le christianisme).
Ce que nous croyons doit être non pas prouvé, mais crédible
; il y a là un appel à lintelligence et à
une compréhension possible. « Penser la/sa foi »,
comme aime le dire André Gounelle, nest pas superflu ;
cest une démarche qui la renforce et la légitime,
qui laccrédite auprès de ceux qui ne la partagent
pas avec nous.
Henri Persoz, membre du Comité de rédaction
dÉvangile et liberté, me fit remarquer un jour que
la plupart des prédications de Schweitzer opéraient un
long détour, dordre philosophique ou simplement éthique,
avant de retrouver le texte biblique étudié, mais en ayant
ainsi pris soin de le conforter par une réflexion dordre
rationnel. Dans une telle perspective, lennemi du christianisme
nest donc pas, selon Schweitzer et comme on le pense trop souvent,
lathéisme ou le rationalisme critique, mais bien le refus
dune pensée dont le christianisme a besoin. On comprend
mieux alors comment Schweitzer a pu écrire ces mots à
première vue surprenants : « Quant à moi, je sais
que je dois à la pensée dêtre resté
fidèle à la religion. » (Ma vie et ma pensée)
Il y a par conséquent un accès possible à lÉvangile
en passant par un travail de lesprit sans la priori dune
foi inséparable dun donné révélé.
Jésus « modèle »
Je comprends également celles et ceux qui se disent
chrétiens en reconnaissant en Jésus un sage ou, selon
lexpression insistante dAlexandre Vinet (1797-1847), un
modèle. « Jésus a parcouru le pays en faisant le
bien » (Ac 10,38 ) ; une telle affirmation nest pas indifférente
dans la bouche de Pierre. Elle peut inspirer fidèlement ceux
qui se demandent jour après jour : « Que ferait Jésus
à ma place ? » Lexemple de Jésus « faisant
le bien » nous mobilise et nous porte.
« Cest à lamour que vous aurez
les uns pour les autres que tous reconnaîtront que vous êtes
mes disciples », déclare Jésus daprès
lévangile de Jean (13,35). « Cest à
lamour », et non pas à un credo, à des croyances,
à des doctrines, des dogmes, des cultes, une piété
Lhomme de la rue le sait bien dailleurs, lui qui cite sur
Emmanuelle, lévêque anglican Desmond Tutu, Martin
Luther King, labbé Pierre, Albert Schweitzer, entre autres,
quand on lui demande de désigner de vrais chrétiens. Il
donne ces noms-là parce quils représentent pour
lui des témoins de lamour du prochain : des pratiquants
qui mettent lÉvangile en
pratique. Une telle foi
nest pas croire, en loccurrence, à une Révélation
surnaturelle, mais une foi-confiance qui nous lie à Jésus
sur les chemins de la charité.
Le protestantisme enseigne que nos uvres ne sont
pas salutaires assurément. Elles nen sont pas moins nécessaires
et centrales, décisives. Cest un des paradoxes du protestantisme
de soutenir que lamour du prochain est essentiel, mais que cet
essentiel ne nous sauve pas.
Agir et croire
Il ne sagit pas seulement de dire que notre foi
doit avoir des conséquences pratiques et conduire à lagapè,
voire à un christianisme social. Cela est certes de la plus haute
importance. Mais prêcher ainsi que la foi doit se traduire en
actes suppose que lon sadresse à des croyants, que
lon fait donc de la foi des auditeurs un préalable ou une
donnée qui va de soi. Il sagit aussi de leur dire linverse,
à savoir que des actes peuvent conduire à la foi. Albert
Schweitzer déclare ainsi de manière assez étonnante
dans un sermon du 19 novembre 1905 à St Nicolas (Strasbourg)
au sujet de Jésus, mais en sadressant aussi aux incroyants
et tenant compte du doute qui nous habite : « Si tu veux croire
en lui, commence par faire quelque chose en son nom. Dans notre époque
de doute, il ny a pas dautre voie pour arriver à
lui. » (Vivre, Albin Michel). Schweitzer ne parle pas ici de la
foi qui nous pousse à agir, mais dune action qui nous oriente
vers la foi. Il ne parle donc pas dune foi ou dune mystique
couronnée par une éthique, mais bien dune éthique
sépanouissant et saccomplissant dans une mystique,
selon des termes qui lui sont chers. Il utilise dans son livre intitulé
Les grands penseurs de lInde lexpression combien significative
de « la mystique née de léthique ».
La foi nest pas ici première ; elle est un aboutissement.
Dans une lettre du 25 septembre 1903, il écrit à celle
qui deviendra sa femme ces mots dont lordre peut surprendre :
« Je crois, parce que jagis. » (Albert Schweitzer
et Hélène Bresslau, correspondance 1901-1905). Il ne dit
pas en effet, ce qui nous paraîtrait pourtant tout à fait
logique : « Jagis, parce que je crois. » Pour lui,
cest laction, dans la foulée et les pas de Jésus,
qui peut nous entraîner à la foi ; laction est déjà,
à la suite de Jésus, par son risque, sa liberté,
sa décision, sa détermination et sa volonté, un
courage dêtre, pour reprendre les mots que Paul Tillich
utilise pour désigner le croire.
Jaimerais citer, pour conclure, cette affirmation
lumineuse de la première Épître de Jean : «
Quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu. »
(4,7) Ce « quiconque », qui revient dailleurs 14 fois
dans cette Épître, est capital. Lauteur ne dit pas
tout croyant ou tout chrétien, mais en dépassant les cadres
de la foi, du christianisme et des religions, il dit nettement «
quiconque ». Surtout, il ne déclare pas que celui qui est
enfant de Dieu et le connaît va aimer, mais bien linverse,
à savoir que tout être aimant connaît Dieu. On passe
bien ici de léthique (aimer) à la mystique (connaître
Dieu). Dans une telle perspective, cest lagapè qui
a une dimension divine et nous fait entrer en communion avec lÉternel.
Quel universalisme ! Ne sommes-nous pas là au cur dune
action où la charité est déjà le chemin,
voire lêtre même, de la foi ? 
Laurent
Gagnebin
Professeur honoraire de la Faculté libre de théologie protestante
Rédacteur en chef d'Évangile et liberté, Président du Christianisme Social
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