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Évangile et liberté

Quelques bonnes pages
( Numéro 183 - Novembre 2004 )

 

Le récit de la mort de Moïse présente trois difficultés : l’anonymat de la tombe de Moïse que nul n’a connue jusqu’à ce jour, le fait que Moïse meure « sur la bouche de Yahvé » et l’identité de celui qui enterre Moïse.

Moïse, mort sur ordonnance - Deutéronome 34, 5-6

On conçoit facilement que Moïse, qui a promu la lutte contre les idoles, ne devienne pas lui-même l’objet d’un culte idolâtre. Ceci pourrait expliquer que le lieu de sa sépulture n’ait connu aucune publicité. Mais cela s’accorde mal avec la perspective biblique : avoir une sépulture anonyme est un sort réservé à des criminels qui seront privés du caveau familial et qui ne s’endormiront donc pas avec leurs pères. Serait-ce, alors, une manière de faire chuter Moïse de son piédestal ? C’est, au moins, une manière de dire qu’il n’est pas hors du commun, qu’il partage la condition humaine de tout un chacun, ce qui lui vaut de subir la punition infligée au peuple rebelle : mourir avant l’entrée en terre promise.

Que Moïse soit, littéralement, mort « sur la bouche de Yahvé » peut appuyer cette lecture des faits. Cette expression fait écrire au rédacteur d’un commentaire araméen de la Bible (dans ce qu’on appelle les targums) qu’il est mort dans un baiser de Dieu, mais cela vaut souvent des traductions moins romantiques : Moïse serait mort sur l’ordre de Yahvé. Il est vrai que, de la bouche à la parole, il n’y a qu’un souffle et que, de la parole à --l’ordre, il n’y a qu’un ton. Ainsi, en Deutéronome 17,6 -apprend-on qu’« on n’est pas mis à mort sur la bouche d’un témoin unique » sous-entendu sur le témoignage oral d’une seule personne, sauf lorsque ce témoin est Dieu, visiblement. Moïse meurt à la limite d’une terre qu’il aurait certainement aimé fouler mais voilà : ta volonté et non la mienne, je m’en remets à ta bouche, à ton ordonnance, semble dire Moïse.

Mais n’oublions pas une chose : au moment de sa mort, Moïse est censé être au sommet du mont Nébo, d’où il peut contempler le pays promis. Autrement dit, s’il est enterré dans la vallée, il faut bien qu’il y ait eu une chute depuis le haut du mont Nébo. De ce sommet à la plaine de Moab, on peut imaginer un cortège funéraire mais le texte n’en dit rien ; il ne parle que d’une bouche, celle de Yahvé, sur laquelle Moïse est mort. Nous ne sommes pas loin du sort réservé à Datan et Abiram en Nombres 16,32 : la terre ouvre la bouche pour les engloutir. Nous l’avons rappelé, la mort de Moïse fait partie de la punition collective.

S’en tenir à cette lecture très sombre de la fin de Moïse exigerait de faire l’impasse sur la fin du texte qui dit que cet homme était exceptionnel. Il me semble que celui qui s’est personnellement occupé de ses funérailles est, lui aussi, exceptionnel.

Si nous suivons la version samaritaine et la version grecque (dite la Septante), ceux qui ont enterré Moïse sont plusieurs, d’où la traduction de Dhorme dans la Pléiade : « on le mit au tombeau ». Si nous suivons le texte hébreu, mais en considérant que le verbe est conjugué à une forme passive, ce serait Moïse lui-même qui se serait enterré ; c’est l’avis de R. Ishmaël, d’Ibn Ezra et, dans une certaine mesure, de Flavius Josèphe. Mais Yahvé est bien trop impliqué dans ces deux versets pour ne pas l’être aussi dans la mise au tombeau. Si nous suivons le texte massorétique (c’est-à-dire le texte hébreu retravaillé au moyen âge par des savants juifs pour mettre des espaces entre les mots et des signes remplaçant les voyelles inexistantes dans cette langue), c’est Yahvé qui s’y emploie ; c’est cette opinion qui rassemble le plus grand nombre, depuis la tradition rabbinique jusqu’à la plupart des traducteurs chrétiens. C’est d’ailleurs à la condition que Dieu ait lui-même enterré Moïse que le lieu de la sépulture ne sera connu de personne.

Ainsi, de cette notice biblique sur la mort de Moïse, il ressort qu’il a subi le sort des rebelles mais aux bons soins de Dieu lui-même. Moïse n’a pas connu la fin d’un juste mais celle d’un justifié : si la loi dont Moïse a été le porte-parole est chemin du salut, le salut, lui, suit un chemin dont Dieu seul a le secret. feuille

James Woody
Pasteur de l'Eglise Réformée de France à l'Oratoire du Louvre, Paris

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