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Évangile et liberté
La Bible des francs-maçons
C'est un problème relativement
complexe parce que nous pouvons l'envisager sous différents aspects
complémentaires. D'abord celui essentiel, de la présence
ou non de la Bible, ou, plus généralement, du Volume de
la Loi Sacrée (vLs) dans l'Atelier, ensuite le rôle qu'elle
joue ou ne joue pas dans le « lieu » maçonnique,
en tant que « lumière » ou que « meuble ».
S'ajoute la part de la Bible dans la trame du récit maçonnique
qui présente la particularité qu'elle partage avec le
compagnonnage de compléter un fond scripturaire, essentiellement
vétérotestamentaire, par toute une série de légendes
parabibliques qui développent le récit pour en tirer une
leçon symbolique ou morale ; enfin, l'extraordinaire variété
des « mots » correspondant à chaque grade, mots de
passe, mots sacrés, « grandes paroles » dont bien
des rites - et tout particulièrement le rite Ecossais Ancien
et Accepté (REAA) en ses trente-trois degrés - ne sont
pas avares.
Quelques remarques préliminaires tout d'abord. Nous serons
sans doute incomplet, mais nous privilégierons les rites que
nous connaissons bien et particulièrement ceux que nous avons
pratiqués, régulièrement ou occasionnellement,
car, à notre sens, la Maçonnerie, pour être vraiment
comprise, doit être vécue spirituellement et affectivement,
et elle n'est pas seulement synonyme de connaissance. Aussi notre commentaire
sera-t-il essentiellement fondé sur les trois rites principaux
pratiqués en France : le Rite français, le REAA, le Rite
Ecossais Rectifié, car nous ne connaissons les rites anglais
que par des textes que nous nous sommes plus ou moins régulièrement
(nous en convenons volontiers !) procurés. D'autre part, à
notre grand regret, nous n'avons pu, pour des raisons essentiellement
linguistiques, utiliser les rituels allemands ou suédois. Quant
aux rites pratiqués dans les pays latins, ils n'offrent pas grande
originalité par rapport à ceux que nous connaissons déjà.
Autre observation. Il sagit de « rites » et non d'«
obédiences ». Par conséquent, nous ne tenons aucun
compte des « exclusives », « excommunications »
ou affirmations d'irrégularité. D'ailleurs, le Rite français,
tel qu'il est pratiqué au Grand-Orient ou le REAA à la
Grande Loge sont-ils si différents des rites du même nom
utilisés à la Grande Loge Nationale française ?
Non, sans doute, car leurs sources sont communes. Nous avons même
(horresco referens) fait quelques allusions à la « Maçonnerie
d'Adoption » qui s'est maintenue jusqu'au milieu du XIXe siècle,
la Maçonnerie féminine actuelle s'étant contentée
d'aménager - fort intelligemment d'ailleurs - les textes masculins
du REAA ou du Rite français.
Notons aussi que le Schibboleth de la régularité, aux
yeux de la Grande Loge Unie d'Angleterre, n'est pas la Bible stricto
sensu, mais le VLS, c'est-à-dire tout livre de base à
caractère religieux et la croyance dans le Grand Architecte et
à Sa Volonté révélée. Or, si la Maçonnerie
a, depuis les Constitutions d'Anderson de 1723, la prétention,
par ailleurs quelque peu justifiée, d'être le « centre
de l'Union » et de regrouper « des hommes de bien et loyaux
ou des hommes d'honneur » et de probité, quelles que soient
les dénominations ou croyances religieuses qui aident à
les « distinguer », elle n'en est pas moins le résultat
d'un héritage, d'une tradition et de circonstances historiques
qui lui ont donné une structure mentale et un équipement
intellectuel chrétien, essentiellement réformé
au départ, plus oecuménique par la suite. Il existe -
et nous n'avons pas à la traiter - une Maçonnerie «
sans Bible ».
Effectivement, partout où la Bible n'est pas la nourriture
quotidienne des Frères, elle s'estompe ou disparaît, au
profit du « livre de la Constitution » en Belgique et en
France - évolution qui n'est nullement incompatible avec la croyance
au Grand Architecte ainsi que le montre l'histoire du Rite français
de 1787 à 1878 Où on prêtait serment devant le Grand
Architecte ainsi sur le « Livre de la Loi ». En Israël,
c'est évidemment la Tora, sans le Nouveau Testament, ailleurs,
le Coran, l'Avesta, Confucius. Le REAA précise, en plus de la
Bible, les Védas, le Thipitaka, le Koran, le Zend Avesta, le
Tao Teh King et les quatre livres de Koung Fou Tsen. A la loge (anglaise)
de Singapour, les Frères possèdent une douzaine de livres
sacrés. Et le F. Rudyard Kipling exprime parfaitement cet oecuménisme
: « Chacun de nous parlait du Dieu qu'il connaissait le mieux
». Mais où commence et finit le sacré ? Pourquoi
pas les Pensées du président Maô ? On peut d'ailleurs
se demander si la pratique de religions comme le confucianisme est en
harmonie avec le concept de « Volonté Révélée
» telle que la conçoivent les religions monothéistes
de l'Europe ou du Moyen-Orient.
Enfin, nous faisons, ou nous essayons de faire un travail d'historien.
Ce qui signifie que nous aurons soin de distinguer ce qui est historique,
ce qui est biblique et, par rapport à la Bible et à l'histoire,
ce qui est pure légende, en précisant bien que, pour aucun
Maçon, la légende n'est ce qu'est la tradition dans la
dogmatique catholique, c'est-à-dire quelque chose qui prend valeur
doctrinale. D'autre part, il ne nous appartient pas davantage de faire
l'exégèse de ce qui est d'inspiration biblique et a fortiori
des textes utilisés. Encore moins, de pratiquer les méthodes
allégoriques, typologiques ou anagogiques chères aux Pères
de l'Eglise et aux dialecticiens du Moyen Age et dont on trouve de nombreuses
traces dans les « Old Charges » (les vieux devoirs) qui
réglaient la Maçonnerie opérative. Pour nous, le
Temple de Salomon est un édifice construit par un Roi d'Israêl
à la gloire de Yahwe et nous n'avons pas à nous demander
s'il préfigure l'Eglise ou le Christ. Ce qui paraitra peut-être
simpliste à quelques-uns, mais nous ne croyons pas à la
vertu du mélange des genres.
Analysons d'abord notre premier point : la Bible, « instrument
» en loge, sur laquelle on prête serment. Il n'est pas besoin
de faire preuve de vaste érudition pour constater que la Maçonnerie
« opérative », celle des bâtisseurs, très
liée au monde clérical au moins par la construction des
cathédrales, était - comme d'ailleurs l'ensemble des corps
de métiers - des « guildes d'artisans », des «
compagnies » diverses - d'inspiration chrétienne, catholique
en Angleterre jusqu'à la Réforme, anglicane ou réformée
par la suite. En France, Italie, Espagne, ils sont restés fidèles
à l'Eglise romaine jusqu'à leur disparition naturelle
ou leur suppression révolutionnaire. Avec parfois la doublure
d'une confrérie professionnelle, le plus souvent distincte des
confréries de pénitents. Es étaient placés
sous l'invocation des saints protecteurs de la profession, et, pour
les « gens du bâtiment », très particulièrement
les « Quatre Martyrs Couronnés » (fluatuor Coronati)
que l'on rencontre en Angleterre, mais aussi en Italie (Rome) et en
France (Dijon). De plus, il ne semble pas qu'à l'inverse des
compagnonnages, toujours suspects à l'Eglise et au pouvoir civil,
ces « corps » aient, si peu que ce soit, rompu avec l'orthodoxie.
Mais revenons à l'Angleterre.
Il est difficile d'affirmer que la Bible figurât dans le «
matériel » des loges opératives anglaises avant
la Réforme, au moins d'après ce que nous permettent de
saisir les « Old Charges ». Par contre, nous savons qu'on
y prêtait serment, ce qui n'a rien d'original, puisque le «
métier juré » était un peu partout la règle.
Le fait est que les premiers documents - le Regius (c. 1370) et le Cooke
(c. 1420) - sont parfaitement silencieux. Aussi aucune hypothèse
n'est à exclure : la Bible lorsqu'on pouvait s'en procurer une,
ce qui, avant le développement de l'imprimerie n'était
peut-étre pas si aisé, le « livre » des statuts
et règlements corporatifs, des reliques comme c'est si souvent
le cas en France ? De toute façon, le serment avait un caractère
religieux qu'il a conservé - sauf dans la Maçonnerie «
sécularisée ».
Les documents plus récents, mais aussi postérieurs à
la Réforme, sont plus explicites et le serment sur la Bible est,
le plus souvent, affirmé par le « Grand Loge Manuscript
», n° 1 (1573), le n° 2 (1650), le « Manuscrit d'Edimbourg
» (c. 1696) : « On leur fait prendre la Bible et prêter
serment », le « Crawley » (c. 1700) où le postulant
jure sur le livre saint par « Dieu et saint Jean », le «
Sloane » de la même époque, à propos duquel
le doute reste cependant permis, le « Dumfries n° 4 »
(c. 1710). On peut donc admettre que, depuis la Réforme, le serment
sur la Bible était devenu la règle, ce qui faisait dire
à l'historien français A. Lantoine que c'était
là un « landmark de contrebande huguenote », mot
amusant, mais indiscutablement exagéré. Cette constatation
ne doit pas nous faire perdre de vue la parfaite orthodoxie catholique
d'abord, anglicane ensuite, des « Old Charges ». Sur ce
plan, le texte le plus caractéristique est sans doute le «
Dumfries n° 4 » (c. 1710), découvert dans les archives
de la Loge de cette petite ville, située en Ecosse, mais aux
confins de l'Angleterre. L'auteur donne du Temple de Jérusalem
l'interprétation chrétienne et symbolique traditionnelle
et sinspire à la fois de Bède le Vénérable
et de John Bunyan. Les prières sont strictement « nicéennes
». Les « obligations » exigent la fidélité
à Dieu, à la Sainte Eglise catholique (c'est-à-dire
anglicane dans le sens du Prayers Book) en même temps qu'au Roi.
Les échelons de l'Echelle de Jacob évoquent la Trinité
et les douze Apôtres, la mer d'Airain est le sang du Christ, les
douze bufs, les disciples, le Temple, le fils de Dieu et l'Eglise
; La colonne jakin désigne Israël, la colonne Boaz l'Eglise
avec une pointe d'anti-judaïsme chrétien. On lit avec surprise
: « Qu'elle fut la plus grande merveille vue ou entendue dans
le Temple - Dieu fut homme et un homme fut Dieu. Marie fut mère
et pourtant vierge. Tout ce symbolisme traditionnel et la « typologie
» chrétienne, admise jusqu'au développement de l'exégèse
moderne, se retrouventdans ce rituel. Catholicisme romain, affirme Paul
Naudon. Certainement pas - ou mieux, certainement plus - car on peut
penser qu'il s'agit là du remaniement d'un texte plus ancien.
Les citations bibliques sont empruntées à la « Version
Autorisée » du roi Jacques, ce qui témoigne de l'orthodoxie
anglicane du temps de la pieuse reine Anne.
Si la Maçonnerie était restée fidèle à
cette orthodoxie, elle n'eût pu avoir de prétentions à
l'Universalisme. Et c'est d'ailleurs ce qui s'est régulièrement
produit chaque fois que l'on a voulu rattacher plus strictement le rituel
maçonnique à une confession. Le Rite suédois, d'essence
luthérienne, n'a pas débordé de son pays d'origine.
Le Rite Ecossais Rectifié, de tonalité nettement chrétienne,
a vu son expansion limitée.
Par contre, le REAA, les rites agnostiques, les rites anglo-saxons
« déconfessionnalisés » sont susceptibles
d'un développement infini. C'est donc le grand mérite
d'Anderson et des créateurs de la Grande Loge de Londres d'avoir
parfaitement compris le problème. Les Constitutions de 1723 ont
permis cet élargissement, bien dans la ligne d'une Angleterre
déjà orientée vers les flots.
Donc, en pays chrétien, la Bible était et est restée
le VLS, les témoignages du XVIIIe siècle sont à
peu près unanimes et les choses n'ont guère changé.
En pays anglo-saxon, elle est la première « lumière
symbolique », l'Equerre et le Compas étant les deux autres.
Au rite Emulation actuel, la Bible doit être ouverte sur le plateau
du Vénérable, orientée en tel sens que le dignitaire
puisse la lire et recouverte par l'équerre et le compas. La page
à laquelle le livre n'est pas ouvert n'est pas indiquée,
mais il est de tradition - et de bon ton - de l'ouvrir à l'Ancien
Testament lorsque l'on initie un israélite. Aux Etats-Unis, la
Bible est généralement déposée sur un autel
particulier au milieu du Temple.
Au REAA, la Bible est présente, ouverte pendant les travaux
et placée sur l'« autel des serments » installé
au pied des marches conduisant à l'Orient et qui est recouvert
d'une étoffe bleue bordée de rouge (les couleurs de l'Ordre).
Il peut être ouvert à tout endroit ; on l'ouvre de préférence
à Il Chroniques 2.5 et à I Rois 6.7 Où il est question
de la construction du « Temple de Salomon ».
En France, la Bible a connu des sorts différents. Les documents
les plus anciens que nous possédions témoignent d'une
grande religiosité, d'orientation quelque peu janséniste,
et nous savons, par les textes d'origine policière, que la Bible
était ouverte au premier chapitre de l'Evangile de Jean. Tradition
qui s'est parfaitement conservée au Rite Rectifié, d'inspiration
nettement plus chrétienne. Mais, en pays catholique, la Bible
n'est pas, comme en Angleterre, la nourriture spirituelle de la majorité
des citoyens, d'autant mieux que le concile de Trente en avait limité
les possibilités de lecture pour les simples fidèles.
Aussi, tout en conservant une expression religieuse sous la forme du
Grand Architecte, qui ne sera remise en question qu'en 1877, la Maçonnerie
française, dans son expression majoritaire, la Grande Loge, puis
le Grand-Orient, vit disparaître lentement le livre de l'«
outillage des Loges » dès le milieu du siècle. Lorsque,
dans les textes d'unification du Rite français de 1785 - 1786,
le « Livre des Constitutions » prit place, à côté
de l'équerre et du compas, sur le plateau du Vénérable,
il n'y eut aucune protestation et meme les Anglais ne s'en formalisèrent
pas.
Sauf dans les rites totalement sécularisés - comme l'actuel
Rite français - les serments qui accompagnent l'initiation et
les « augmentations de salaire » sont prêtés
sur le VLS. Ce qui, en 1738, irritait fort le pape Clément XII
qui, dans la célèbre bulle d'excommunication In Eminenti,
parle du « serment strict prêté sur la Sainte Bible
». Il est bien évident que, pour le monde anglo-saxon,
un serment n'a de valeur que tout autant qu'il a une portée religieuse,
attitude que l'on retrouve dansles tribunaux ou lors de l'« inauguration
» d'un Président américain.
Il n'y a pas eu de gros changements en trois siècles : le «
Colne Manuscript n° 1 » précise la forme du serment
: « L'un des plus anciens, prenant la Bible, la tiendra présentée,
de telle sorte que celui ou ceux qui doivent être faits maçons
puissent poser et laisser étendue leur main droite sur elle.
La formule du serment sera ensuite lue. » Au Rite Emulation actuel,
le candidat est agenouillé et place sa main droite sur le Volume
de la Loi Sacrée, tandis que sa main gauche tient un compas dont
une des pointes est dirigée contre le sein gauche mis à
nu. Lors du prononcé de l'obligation, le Vénérable,
de sa main gauche, tiendra le Volume en précisant que la promesse
est faite « sur ceci ». Au Rite Ecossais Rectifié
- qui a conservé quelque chose de la tradition chevaleresque
de la Maçonnerie française des Lumières, parfaitement
absente en pays anglo-saxon - le candidat pose sa main sur l'épée
nue du Vénérable posée sur la Bible ouverte au
premier chapitre de saint Jean. La promesse est faite sur « le
Saint Evangile ». Au Rite Ecossais Ancien et Accepté, le
postulant place sa main droite sur les « trois grandes lumières
» qui sont sur « l'Autel des Serments, Volume de la Loi
Sacrée, Equerre et Compas », tandis que le Grand Expert
met une pointe de compas sur son coeur et, « sous l'invocation
du Grand Architecte de l'Univers », le postulant « jure
solennellement sur les Trois Grandes Lumières de la Franc-Maçonnerie
».
En France, dans les années 1745, d'après le Secret des
Francs-Maçons de l'abbé Pérau, le postulant s'agenouillait,
le genou droit découvert, la gorge mise à nu, un compas
sur la mamelle gauche et la main droite sur l'Evangile, « en présence
du Dieu tout-puissant et de cette société ». A noter
que le Rite français de 1785 prescrit le serment « sur
les statuts généraux de l'Ordre, sur ce glaive symbole
de l'honneur et devant le Grand Architecte de l'Univers (qui est Dieu)
».
Comment la Bible est-elle utilisée en maçonnerie ?
On la trouve d'abord dans l'histoire ou dans la pseudo-histoire de l'ordre
- ou du métier de constructeur - qui s'est transmise, en s'affirmant,
du XIIIe siècle (et même sans doute auparavant) à
nos jours. Ensuite par l'existence de légendes rattachées
à la trame historique biblique, enfin par les mots .
Mais le biblisme n'est pas seul en cause. Au XVIIIe siècle,
il interfère avec la Kabbale que l'on connaissait assez bien depuis
la Renaissance, l'alchimie la plus traditionnelle, une tradition d'ésotérisme
chrétien qui pouvait remonter au Moyen Age, les légendes
chevaleresques imaginées par Ramsay et templières introduites
par Hund, la théosophie de Mertinès de Pasquallis et de
Claude de Saint-Martin.
Au Moyen Age
Le récit légendaire - c'est-à-dire les antiquités
de l'Ordre - s'est développé à travers les
Old Charges jusqu'à Anderson qui lui a donné
sa forme définitive. Le manuscrit Regius se contente
d'Euclide (ce qui prouve qu'il a été rédigé
par un clerc) et du roi saxon Athelstan. Le Cooke est plus
complet, fait intervenir l'Ancien Testament, et lui seul, à grands
coups d'expressions empruntées à Isidore de Séville
ou à Bède le Vénérable et évoque une
succession Adam, Enoch, Tubal Caïn, le Déluge, Noé,
La Tour de Babel, Abraham (qui apprit la géométrie à
Euclide !), David, Salomon. Puis, on passe en France avec Charles II (Charles
Martel ou Charles le Chauve) et en Angleterre avec Athelstan.
Bien entendu, le récit fourmille d'anachronismes, mais l'essentiel
y est : l'existence du métier depuis la création
du monde, la lignée des Patriarches, leur liaison avec la science
profane (ici Euclide), les rois bâtisseurs d'Israël. Après
quoi, on passe assez brutalement à la France carolingienne et à
l'Angleterre par un saut de plus de 1500 ans ! Or, ce récit du
manuscrit Cooke, quelle que soit son incohérence, est le texte
de base des Old Charges . Celles-ci se transmettront jusqu'à
Anderson : Adam et sa descendance directe, Noé, la Tour de Babel,
Abraham, Salomon sur le plan biblique, Euclide, Charles de France et Athelstan
d'Angleterre sur le plan profane. Mais le récit se complétera
par l'interférence de l'Arche d'Alliance, des deux colonnes antédiluviennes,
du Temple de Zorobabel, et, sur le plan profane, de Pythagore, d'un obscur
Naemus Graecus ou Grenatus et des Phéniciens (appelés parfois
vénitiens !) qui font la liaison entre Zorobabel et le grand-père
de Charlemagne.
Anderson et l'Ancien Testament
Tout ce matériel, dans l'ensemble homogène, devait être
mis en oeuvre de façon rationnelle, au moment où la maçonnerie
cessait d'être affaire de gens de métier pour devenir affaire
de gentlemen qui connaissaient leur Bible et avaient quelque teinture
d'humanisme. C'est Anderson qui se chargea de la tâche. Il savait
des Ecritures - ce qui est la moindre des choses satisfaisante. Aussi,
le révérend a-t-il réalisé un récit
cohérent, strictement scripturaire, ne laissant aucune place aux
légendes, en harmonie, et avec la chronologie adoptée
par les Eglises anglaises à l'aube du XVIIIe siècle, mais
aussi avec ce que l'on savait de l'Orient ancien. Les anachronismes disparaissent,
grâce à un cadre de dates précis et relativement exact
- au moins depuis la vocation d'Abraham - et le récit
est conduit selon les schémas bibliques d'Adam à Zorobabel.
L' histoire sainte s'arrête au deuxième temple
et c'est là une constante des Old Charges qui font
passer le relais de Jérusalem aux Carolingiens comme elles peuvent
et d'une manière parfois saugrenue.
Au contraire, le pasteur voit nettement le flambeau passer à
l'histoire biblique au monde mésopotamien et grec dont les architectes
sont issus en droite ligne de l' école de Jérusalem
, c'est-à-dire des élèves de Maître
Hiram et dont les techniques passèrent ensuite à
Rome et à l'Occident. Ezéchiel, le Temple d'Hérode,
le Nouveau Testament sont totalement occultés. Le Christ est cependant
mentionné comme Grand Architecte de l'Eglise .
Le Nouveau Testament
La trame de l'histoire légendaire de l'ordre est donc vétéro-testamentaire
et le restera. Cependant, le XVIIIe siècle verra s'introduire le
Nouveau Testament, essentiellement sous la forme de la Rose-Croix, où,
sur les données scripturaires, viennent interférer des éléments
de mysticisme luthérien, du Rite écossais rectifié
qui s'affirme ouvertement maçonnerie chrétienne ,
de quelques hauts grades de la maçonnerie anglo-saxonne ou dans
le Templarisme .
Il est permis de se demander pourquoi le Nouveau Testament est si parfaitement
absent dans la légende historique ancienne et très réduit
encore de nos jours. Peut-être faut-il faire intervenir le fait
que le Nouveau Testament ne compte guère de bâtisseurs
ni de textes permettant la naissance d'une tradition, d'une légende
ou d'un rite. Le teknon de Nazareth, Joseph, est bien passif, aucun des
apôtres n'était du bâtiment . La pierre
dans le texte est envisagée négativement - Jésus
annonce la destruction (Matth., 24, 2 ; Mc 13, 2 ; Lc 21, 6) du temple
- ou symboliquement comme corps du Christ (Jn 2, 21) ou comme chrétiens
(I Cor. 3, 16, 17 ; II Cor. 6, 16 ; Apoc. 3, 12, etc), sauf lorsque apparait
Apoc 21, 1-27) la Jérusalem céleste, d'ailleurs modestement.
Rien en tout cas de comparable avec l'Arche de Noé, le Tabernacle
de Moïse et surtout les Temples de Salomon et de Zorobabel. Cette
explication nous parâit un peu simpliste . peut-être
pourrions nous faire intervenir je ne sais quelle influence cléricale,
plus respectueuse du Nouveau Testament que l'Ancien relayée par
le protestantisme, ennemi né de la thèse par laquelle
les papistes tâchent de maintenir que Dieu a donné puissance
à l'Eglise de forger nouveaux articles de foy (Calvin).
La question mérite, en tout cas, d'être posée.
Les légendes bibliques
Arrivons-en aux légendes . C'est un des caractères
les plus originaux du Craft, caractère qu'il partage avec le compagnonnage,
d'insérer, dans la trame même du récit plus ou moins
historique, tel qu'il est énoncé par les clercs, de l'anonyme
du Regius au Révérend Anderson, des
légendes para - ou pseudo - bibliques.
Le principe et le développement en sont simples : on prend un
personnage mentionné dans la Bible (ou les Old Charges )
et on lui attribue toute une série d'aventures. Mutatis mutandis,
ce sont les légendes épiques du Moyen Age : La Chanson de
Roland en face d'Eginhard. Bien entendu, aucun frère n'a jamais
vraiment cru que l'architecte Hiram avait été tué
par les trois mauvais compagnons à qui il avait refusé la
maîtrise, ou que Phaleg, l'architecte de la Tour de Babel, saisi
de remords, s'était retiré dans les brumes du Brandebourg.
Anderson sait distinguer : il suit la trame de l'histoire biblique et
profane, mais ne mentionne nulle part ces légendes dont certaines
sont très anciennes mais qui, jugeait sans doute Anderson, n'avaient
rien à faire dans un récit sérieux. A peine mentionne-t-il
- mais en pouvant s'appuyer sur le prêtre babylonien Bérose
et l'historien juif Josèphe - et seulement on note, la légende
des deux piliers édifiés par le pieux
Enoch . Il ne saurait être question dans ces quelques pages
de disserter doctement et longuement sur l'origine de ces légendes.
Certaines paraissent dater du mitan du siècle, d'autres, issues
du monde profane, se sont insérées dans la trame de la progression
des grades maçonniques, d'autres, venues du fond des âges,
se sont plus ou moins adaptées à ce nouveau milieu, enfin
un certain nombre témoignent d'interférences et sont, par
conséquent, susceptibles d'interprétations diverses selon
l'optique de l'intéressé.
Bien entendu, nous laisserons à l'écart tout ce qui est
para-maçonnique , c'est-à-dire n'a pas cherché
à rentrer, ou n'a pas pu rentrer dans l'organisation classique
de l'Ordre, par exemple les légendes compagnonniques, celles de
la maçonnerie du bois chère à notre
collègue Brengues ou, plus banalement, les peu connus Abelites
voués à l'exaltation du malheureux fils d'Adam.
Daniel
Ligou
professeur honoraire à la faculté des Sciences Humaines de Bourgogne (Dijon).
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